Savon

J’ai déboutonné, dégrafé, dézippé tous mes vêtements
que j’ai fait glisser le long de mon corps
et laissés en tas sur le sol
comme des peaux, comme des vestiges

J’ai enjambé la baignoire et fait couler l’eau
entre mes pieds, en attendant qu’elle se réchauffe
et j’ai hissé le pommeau au-dessus de moi
pour que l’eau tombe en trombes

J’ai arrêté l’écoulement de l’eau
les gouttelettes ont continué de tracer leurs pistes
le long de mon ventre et de mes cuisses
avant de s’écraser sur l’émail

D’une main j’ai pris le cube de savon
en me rappelant les huiles et les épices en devanture
de cette échoppe parisienne
si exotique, n’est-ce pas,
où je l’avais acheté

J’ai appliqué le savon sur ma peau
en respirant l’odeur
douce et lourde
d’olive et de laurier

En pensant à tous ceux qui se sont lavés
avec ce savon depuis des millénaires
ceux qui l’ont vendu, ou qui l’ont
ramené de voyage

En fermant les yeux j’ai vu les usines
défoncées par les bombes
et cette ville, Alep,
qui maintenant pue la faim, la sueur,
la poussière et le sang

Et puis j’ai tout rincé
ma peau grasse de savon,
la honte et les images
mais l’odeur est restée dans l’air et sur ma peau.

D’Alep je ne connaissais que le savon
et maintenant les images des ruines
des doigts qui se dressent dans la poussière
des bras qui les hissent vers le jour
et qui les portent sur les civières

et les décomptes des morts
des bombes qui s’écrasent
comme tout-à-l’heure les gouttes sur l’émail de la baignoire
mais sous la voix d’un commentateur de JT
au ton grave et presque carnassier

Et le brouhaha
des camps qui tentent des lectures
selon leurs positions
la façon dont ils colorent les mappemondes
l’abstraction des amis et des adversaires
qui broie les histoires
parce que les histoires échappent toujours
aux oppositions binaires

Il est vrai que
ma position est lointaine

Mon regard n’est pas celui
qui extirpe les corps des décombres
ou qui pleure un parent

Mon regard est lointain
il me suffit de cligner des yeux
pour que tout disparaisse

Mais il y a trop de liens déjà
trop de visages
de sculptures
de romans
de voix
de parfums
pour que vraiment tout disparaisse
pour que la nuit
mes rêves ne soient pas hantés par des ombres

Le familier s’est invité dans la distance
s’est invité dans les mémoires
Bien entendu, le familier,
c’est la réalité distordue
qui trompe
qui déchire, mais qui éclaire aussi
qui touche et donne
un sens

Et c’est peut-être ça
finalement
Alep, l’enjeu, pour moi, pour nous,
ce qui nous tient debout
ce qui nous rend humains

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orage à Tunis

Après la pluie
électrique
la lumière est
presque sombre
le mur a été taché
de grosses gouttes
lourdes
ont tracé des auréoles
et quelques filets
elles ne se sont pas attardées
retenues par
les nuages qui s’acheminent
vers l’Est
la soif des terres à étancher

les nuages lourds de pluie m’avaient manqué<

au loin
le bruit d’un avion
comme le bruit de l’orage
en moi
les souvenirs des amours de tempête
de la petite pluie fine et amère
des abandons

de tout cela les nuages sont chargés
filent vers d’autres contrées

l’histoire reprend
après l’été immobile de moiteur
la chaleur comme un étouffoir
voilant l’avenir
l’avenir reprend
avec la pluie
et le vent pénètre
l’appartement vide

je regarde la lumière s’éclaircir
puis s’épaissir
et s’ouvrir encore
au creux des nuages
lourds de pluie
la lumière changer comme un sourire
qui s’initie, se révèle et se fige

la lumière d’orage est comme
le temps
s’échappe

soudain
l’appel à la prière s’élève
et résonne
au loin
les portes grincent et claquent
presque doucement
les voix distordues
des hauts parleurs
se font écho
sans qu’on puisse distinguer
les mots
ressemblent à des complaintes

dieu est grand
et l’orage est doux
comme la nostalgie
des gouttes
qui ne tombent pas

Temps variable

Aujourd’hui
Matin de rêve inquiétant
Rêve en lambeaux
La lumière blanche est cruelle
Les gestes s’écroulent
Le langage renonce

Je m’enlise
J’appelle la tempête
Seul le vent se lève
Et meurt
Sous le soleil radieux

Aujourd’hui
Le chemin des mendiants, infini
Amputés, estropiés, rampant
Frappant le sol de leur front
Sous le cagnard
Le soir ma peau s’est épaissie
Je me sens plus loin de tout
Et j’ai froid

Sur la terrasse surplombant la ville je répète
les mêmes demi-mensonges
Aux inquisiteurs bienveillants
Que-fais-tu-dans la vie ?
Pourquoi-la-Tunisie ?
Réponses hachées noyées dans un sourire

Et je tourne mon regard vers l’horizon
Qui se brouille
Dans l’espace rétréci du voyageur
On retrouve les mêmes manques
Ici et ailleurs

Les mailles des rencontres
Maintenant étendues
Entre les continents
Et nous tissons encore
Jusqu’à l’étouffement
De nos perspectives

Aujourd’hui
Je m’évade
Dans le silence
Dans l’imaginaire
Mais on me pose trop de questions
On s’agrippe à moi comme le lierre
A en étouffer mes pores

La lumière blanche est sans ombre
Seule la nuit couve le secret
Souvenir d’une étreinte volée
Aux promesses
Fugitive
Ma peau réveillée par ses doigts
Avant l’indifférence de ses yeux
Il vient et il  va
Et la faille dans ma poitrine
Je l’apprivoise

Aujourd’hui
Je ne veux pas lire le journal
Brèves éternelles de lèvres cousues
D’affamés volontaires
De brûlés qui n’ont pas réussi
Pas même à mourir

Mais le cadavre du chat
Aux yeux révulsés
Je le regarde
Pour garder l’image en horreur
Je suis vivante

Je suis vivante et je joue le jeu
Où nous sommes tous
à la fois proies et chasseurs
Se battre
Et s’échapper

S’échapper
Mais la lumière est trop crue
Mais le maillage est trop serré
Ceux qui lâchent tombent dans l’oubli
Ou s’embrasent
Un spectacle éphémère
Avant les haussements d’épaules

Les peaux chaque jour plus épaisses
Les cœurs plus isolés
Nos cœurs plus isolés
Alors je fuis.

Aujourd’hui
Nos échecs éparpillés derrière nous
Sous la lumière blafarde
Nos impasses
Trop vite consolidées
Ils ont même emmuré les fenêtres
Et nos efforts vains devant nous
Avortés

Et toi aussi
Les nerfs tendus
L’esprit aux aguets
Que tu abreuves chaque soir
Des effluves
Jusqu’à l’haleine lourde,
La démarche pesante
Ça te fait du bien
Et du mal en même temps
Ton corps déjà marqué

Je crains parfois qu’il ne s’affaisse
Que tu t’oublies
Dans le quotidien
Que tu m’entraînes avec toi
Alors je prends ta main
Je te tire
Et te demande de voler

Seuls nos désirs,
Auxquels on s’agrippe
Peuvent nous porter ailleurs

Mais il faut toujours
Nous battre
Pour garder la peau fine
Pour souffrir
Quand même
Et sortir
De l’enlisement

Aujourd’hui
Mes désirs m’écartèlent
Et la lumière me plombe

Je cherche
Une voie dans ces nœuds
Dans la tension

Aujourd’hui
J’appelle la tempête
Pour le sombre
Pour que les sillons s’évanouissent dans la boue
pour tout le monde
Que nous puissions tracer des pistes divergentes
Tracer
Une fuite en commun

Le 20 mars est une date douloureuse

Le 20 mars est une date douloureuse.

Une date qui renvoie à une fêlure, creusée avant ma naissance, dont j’ai hérité, que j’habite.

Le 20 mars 1956. Mon grand-père était déjà parti je crois. Il avait presque trente ans, il avait toujours vécu là. Il avait habité dans la maison du tableau peint par sa grand-mère, que j’ai fini par voir en vrai, enfin ce qu’il en reste : des ruines parsemées de canettes de celtias*, vestiges des soirées de leur nouvelle vie. Au loin la montagne bleue, les champs dorés. Et l’olivier, devant la pièce où mon grand-père est né.

Depuis la banlieue parisienne où il a installé sa famille, où ma mère a grandi, il se souvient de sa jeunesse. Il se souvient, mais il ne remettra jamais les pieds en Tunisie, il ne foulera jamais plus le sol de ce pays.

Il se souvient des oliviers, du travail de la terre, des chacals qu’on entendait glapir dans la nuit. Il se souvient de Brahim, qui apprenait très vite et qui savait tout faire, des lettres qu’ils s’échangeaient jusqu’à ce qu’il apprenne sa mort. Il se souvient aussi des autres ouvriers qui se souviennent de lui comme costaud et sévère. Il se souvient des habits des femmes qu’il s’interdisait de regarder.

Il se souvient peu de son père, mort quand il avait six ans. Il se souvient bien de sa mère, qui dans sa jeunesse bourgeoise avait appris le piano, avant d’atterrir dans cette ferme perdue dans la sécheresse. Sa mère, restée seule après la mort de son époux, y avait élevé ses quatre enfants. Quand il se souvient d’elle, ses yeux ne restent pas secs très longtemps.

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Le 20 mars est une date douloureuse. Le noyau du ressentiment : « Nous avons du partir, mais eux, ils sont venus chez nous ». Le bourgeon de la haine. La haine, entretenue d’abord dans le silence, quand les rapatriés devaient raser les murs, puis dans le murmure, puis dans les vociférations, maintenant que chaque soir la haine est l’invitée des plateaux.

J’ai grandi dans des ritournelles, des refrains répétés aux réunions de famille : « la sueur de mon front » « les impôts » « les assistés » « profiteurs du système ». « Ils brûlent nos voitures » « la valeur du travail » « nos racines chrétiennes » « l’amour de la patrie »…

Et moi, qui mettais en doute, c’était limpide : « la propagande gauchiste ». « Oubliés les bienfaits de la colonisation ! » « Mais regarde ce qu’ils sont devenus quand nous sommes partis ». « Maintenant ils viennent nous envahir », « et bientôt les mosquées remplaceront les églises » « et les femmes devront se vêtir en chauve-souris ».

Quand j’étais petite, dans le milieu où j’ai grandi, il y avait nous et eux.

Pourtant, par son teint, sa façon de parler avec les mains, on a souvent pris mon grand-père pour l’un d’eux. Pour lesquels il n’a plus que dédain.

Le 20 mars est une date douloureuse. J’ai grandi. J’ai fait traîner mes yeux et mes oreilles. J’ai pris des routes et des virages. J’ai pris des positions. Des bateaux, des avions. Jusqu’en Tunisie. Et là, avec certains d’entre eux, j’ai trouvé un nous. Et avec certains d’entre nous, je me suis heurtée à un eux : la ritournelle qu’on me chantait n’est plus la mienne, qu’on ne me demande pas de la reprendre.

Nous et eux ne sont plus. Ne sont plus les nous et eux d’où je viens.

J’ai grandi, j’ai fui, j’ai trahi : j’ai dit « je vous ai compris » mais le 20 mars, j’ai souri. J’ai aimé, j’ai chanté, j’ai dansé la ronde de l’indépendance, avec l’ennemi.

Le 20 mars est une date douloureuse.

Un jour, à un repas, nous avons rejoué la guerre d’Algérie : eux l’OAS, moi le FLN. Ça a réveillé des fantômes, ceux d’une famille cousine, disparue à Oran. 1962. Leur souvenir était toujours coincé dans la gorge et mon grand-père, ce jour-là, l’a dégluti, libérant la parole mais pas la douleur.

Ces géographies de l’histoire, de la généalogie, c’est toujours dans le corps. C’est dans le cœur aussi. Des cœurs fêlés. Des empathies atrophiées. Des blocages sur des boucles, des ritournelles, qui charrient violence et rancœur.

Alors l’éloge de la fuite.

Le 20 mars est une date douloureuse.

Je me faufile dans le creux de la fêlure, en essayant d’y construire des ponts, d’y appliquer un baume. La plaie est infectée…

Le 20 mars**, sur le paquet de cigarettes que je fume, les soirs d’abattement, les soirs de poésie, les soirs d’alcool et de bruit.

Je suis dans la fêlure. Essayant d’être juste, sans renier les miens. Lutter pour ce qui brûle, pour ce nous réinventé, sans piétiner ceux qui m’ont faite, ceux qui m’ont donné un cœur pour me battre et une bouche pour embrasser.

Je ne sais pas encore. Est-ce que c’est possible ? Rester dans la fêlure, qui se dilate, se contracte, au risque de tomber, au risque d’être écrasée…

Le 20 mars et les doutes des nuits sans sommeil. La fumée trouble de l’avenir. Avenir sanglant, c’est ce qu’on dit.

Je sais, au fond de moi, que les guerres peuvent être fratricides…

Le 20 mars est une date douloureuse.

 


 

* marque de bière tunisienne

** Une marque de cigarettes tunisiennes s’appelle 20 mars

Violences

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Depuis toujours il s’efforce de piétiner ses émotions avant qu’elles ne prennent forme. Il dit qu’il faut se dominer. Ses émotions restent tapies dans l’ombre. Des fantômes qui ne sortent qu’à la tombée de la nuit, quand l’alcool se distille dans les veines, quand les langues se délient.

Des fantômes qui prennent possession de son corps, de son sang échauffé, de sa voix qui soudain rugit, de ses poings serrés qui s’abattent sur la moindre provocation, le mot de trop, le geste de défi. Ses poings serrés qui ne peuvent se calmer qu’après s’être entachés de sang. Qui ne se dénouent qu’après avoir tout dépensé.

On le jette dehors et il erre, en grognant, dans les rues, la démarche bancale. Jusqu’à ce que, dans l’amertume, perlent des larmes furtives, vite ravalées. Puis ses yeux se durcissent à nouveau.

 

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Elle a enduré les séries de déceptions en restant debout, en restant là, malgré tout disponible. Les couches d’humiliation se sont accumulées sur sa peau. Comme de l’acide, elles ont rongé son orgueil, ouvrant des plaies qu’elle n’a jamais soignées, qu’elle a seulement étouffées avec du coton.

A la tombée de la nuit, une sensation de puissance se répand dans ses veines, avec l’alcool. La douleur se réveille, une douleur qui la brûle. La douleur, quand l’orgueil n’est plus là pour la contenir, est un bon combustible. Dans ce feu éclot la colère. Et son sang bout, sa voix s’échauffe, la colère la guide vers celui qui, avant, lui jetait l’acide. La gifle s’abat sur lui. Et toute la table la regarde, hébétée, alors qu’elle crie.

Et lui, du bout des doigts il effleure sa joue brûlante de la gifle et de sa honte, alors que d’autres bras se sont refermés sur elle, que d’autres voix lui répètent « calme-toi », mais la douleur n’a pas fini de brûler, et elle crie, elle crie sa douleur, elle crie sa colère, sa voix rauque, méconnaissable, et les bras l’emportent loin des regards, dans un coin, pour qu’on l’oublie.

 

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Tu n’as pas envie d’entendre les cris, tu n’as pas envie de voir les coups s’abattre. Tu n’as pas envie d’avoir affaire à ça. Toi aussi tu bois, et ainsi tu oublies. Tu t’échappes. Tu bois encore, tu fumes, tu dis que tu planes, que tu pars, loin de tout ça, là où il n’y a pas d’émotion, pas de sentiment, là où il n’y a que le vide. Et puis tu vas tellement loin que tu finis par passer le pont, qui derrière tes pas s’affaisse.

 

Au matin, quand les marteaux cognent dans les crânes, quand les voix se sont tues et seuls chantent les oiseaux, quand la cendre a refroidi, on te retrouve, le long des cadavres de bouteilles, le corps inanimé, le visage éteint, la chaleur perdue.

Sur un danseur

De son enfance perdue dans les champs, il garde l’habitude du songe. Les collines du chemin de l’école, qu’il parcourait quand le matin s’étirait dans le ciel, habitent encore le paysage de ses pensées. Moments passés avec soi et avec le monde, à sentir le vent.

Quand la ruine venait, les flammes des bougies vacillaient dans la grande maison familiale perdue dans les champs. La télévision ne fonctionnait pas. Le ciel emplissait les fenêtres. Les ombres des oliviers hantaient son sommeil.

Quand la ruine s’en allait, les ampoules remplaçaient les bougies. L’horizon s’ouvrait aux rumeurs de la télévision, aux promesses de l’avenir. Le ciel semblait plus petit.

Aujourd’hui la ruine continue d’aller et venir, entre les dettes qui se creusent à la banque et les liasses de billets de la contrebande. Toujours il se tient droit.

Il n’est jamais complètement présent, sauf quand il est un autre. Quand il est un autre, il l’est intensément. C’est peut-être comme cela qu’il se perd, peut-être comme cela qu’il a trouvé des îles. Peut-être pour cela qu’il a brûlé les fils qui le reliaient à la terre, un soir de vin.

Depuis il trace son chemin dans un espace étrange où la faim et l’amour ne veulent plus dire la même chose. Il se trouve assailli de questions lancinantes : que montrer, pour quels yeux, pour quelles oreilles ? Et lui, jusqu’où est-il capable d’aller ?

Au café, quand il se mêle aux bavardages, il peut entendre le grincement de la grille de la prison, les claquements des kalachs, les quolibets du blâme, dans l’écho du vent. Toujours il se tient droit.

Il dit qu’il n’y a plus de secret. Il n’y a plus de recoins. La lumière des néons est la même, qu’on se trouve en Tunisie, en France ou en Chine.

Il n’y a plus de secret, alors il l’entretient. Il cherche, en l’autre, en lui-même. Il aiguise des couteaux d’acuité, pour percevoir l’ombre, pour étendre le ciel.

Et il joue et il danse. Quand il ferme les yeux, il est dans les champs.

Rêve

La nuit. Tu rêves.

Des hommes se succèdent dans ton lit pour caresser ton corps en te dévoilant un peu d’eux-mêmes. A certains tu donnes un morceau de ton cœur. Tu le caches dans leur poche quand ils sont assoupis, sans rien leur dire.

Au matin les baisers qu’ils ont déposés sur ton corps s’enfuient dans les canalisations avec l’eau sale de la douche. Eux, ils jettent le sang séché des morceaux de ton cœur avec leurs paquets de clopes vides, leurs mouchoirs sales, leurs tickets de caisse inutiles, en vidant leurs poches.

Vient le soir et le rêve.

Les hommes de la nuit précédente se sont entendus ; ils reviennent ensemble, leurs yeux ne portent plus que la cendre de l’amour. Ils te crachent dessus et s’en vont sans un regard en arrière.

Au matin tu ne sais plus.

Ton corps est un champ de bataille qui ne t’appartient plus.

Terre inconnue.

Dans la rue, l’homme qui attend le bus, l’homme qui vent les sandwichs, l’homme qui fume sa cigarette, l’homme pense pouvoir faire glisser tes vêtements par la seule force de son regard, c’est pourquoi il l’appuie sur ton corps avec toute la lourdeur dont il est capable.

Tu suffoques, tu marches vite, tu cours.

Tu poursuis ta liberté sans jamais pouvoir l’atteindre.

C’est ton rocher, peut-être. Et toi tu es l’eau, tu glisses, tu t’écoules.

La nuit étend son voile. Et déploie le rêve. Tu cherches les morceaux de ton cœur dans les décharges. Tu cherches un visage-souvenir, et les mots que tu n’as pas su lui dire à temps.

Tout a disparu.

Et puis tu te réveilles.

Vendredi treize

Enti ou ena sur le canapé.
Au comptoir ils discutent, tu entends.
Des attentats à Paris.
Ena ou enti, nous soupirons de lassitude.

C’est vendredi treize. De l’autre côté,
Des salves aux terrasses des cafés,des tirs au stade.
En Tunisie les couteaux dans les montagnes.
Ce n’est pas un mouton qu’ils ont égorgé.

Enti.
L’inquiétude se dessine sur ton visage
Le désarroi. Ces choses qui nous échappent
et qui nous heurtent d’un coup, de plein fouet.
Tu sais très bien qu’à l’horizon pointent les heures sombres.

Ena.
Une amie me dit.
A Paris, l’ami de son amie est mort sous les salves.
Et d’autres sont blessés.
ça s’est rapproché
Tout ça s’est rapproché.

Vendredi treize, de l’autre côté.
S’actionne l’engrenage.
Cette machine absurde, montée
par les fous qui nous gouvernent et nous agitent
par deux propagandes qui se complètent

Boucle de haine.

Ena
Je suis venue ici les idées craintives
La méfiance tétée au biberon
« Chacun dans son pays, ils disent, chacun dans sa culture.
Ne pas se mélanger ; rester pur »

Boucle de haine.

Vendredi treize, de l’autre côté.
Ma sœur demande pourquoi ils parlent de la Syrie.
Pourquoi parler de la Syrie, là au concert, là dans la sueur ?
Vendredi soir, Paris, ville d’insouciance pressée, veille.
Mais le goût de la fête est parti.

Vendredi treize, ma sœur, tout s’est rapproché.
Les bombes sur Raqqa
Les rafales et les couteaux.
Les rafales et les couteaux et la machine,
et les bombes sur Raqqa

Boucle de haine.

Enti.
Par chez moi,
par ta peau trop brune, par ta langue trop sonore,
Tu es coupable
Tu dois raser ta barbe

Mais ce n’est pas un mouton.
Ce n’est pas un mouton qu’ils ont égorgé

Tu dois montrer patte blanche
Toujours suspect
Tu n’as jamais été innocent.
« Blanchis-toi, assimile toi à la blancheur
Tue le reste en toi. »

Ena.
Ma famille inquiète
qui m’envoie des sourates, des lambeaux de Coran
Tu vois, ils disent.
Fais attention. Fais attention. La méfiance tétée au biberon.

Vendredi treize, ma sœur, tout s’est rapproché.
Les bombes sur Raqqa
Les rafales et les couteaux.
Les rafales et les couteaux et la machine,
et les bombes sur Raqqa

Boucle de haine

Enti.
l’été tu te caches du soleil
Pour éviter que ta peau ne fonce
Mais c’est joli tu sais
Moi j’ai la peau blanche qui rougit.
Les traces du maillot de bain. Vanille fraise, l’été.
J’aimerais avoir ta peau

Non je n’aimerais pas.
Je ne sais pas ce que c’est
que d’être né suspect
que de devoir montrer patte blanche

Enti qui connais mon pays sans y être allé
Les yeux rivés vers lui dès ton plus jeune âge
et le cœur plongé dans les rues d’ici, les berceuses de ta mère.

Non je ne sais pas ce que c’est
que de soudain devenir « traître ».
D’abord coupable puis infidèle,
ennemi d’Allah, de mêche avec les croisés

« Ne pas se mélanger aux chiens »

Ce n’est pas un mouton qu’ils ont égorgé.

Boucle de haine

La haine de soi. La haine des autres.
La haine de l’autre en soi.
de soi en l’autre.

« Fais attention.
Ne pas se mélanger. Rester pur.
Chacun dans sa culture »

Mais enti, ena, tout est mélangé.
Là-bas, ici, les bombes sur Raqqa, les salves à Paris. Les couteaux dans la montagne
Nous-mêmes, nos histoires, nos mélodies.
Ou ena, je ne sais même plus quelle est la rive de l’exil.

La nuit tu mens

(après avoir écouté Bashung)

Tu fais des ronds avec la fumée
Ta cigarette brûlante
Attablé. Le soir, à la terrasse
D’un café révolutionnaire
Où le thé coûte trois dinars
Ou la nuit, dans un bar
Où se montrer
Tu ressors les histoires,
Tu ressuscites les martyrs
Tu souffles un peu sur la poussière des soulèvements
Selon l’humeur du jour, le parfum de l’époque, tu changes l’éclairage
Marchand d’histoires, héros de papier
Marchand d’espoir, pour des sociétés plus au Nord, moribondes
qui attendent d’être sauvées
par l’autre rive
(mais sans devoir pour autant
remettre en question leurs croyances)
La nuit tu mens
Tu le sais bien,
Que c’est ce qu’on attend

 

Depuis quatre ans, tu as vu défiler des filles,
Le petit monde de la coopération
Leurs boucles blondes qui tombent sur leurs bretelles
Leurs projets pour la transition
Tu les écoutes, ou tu fais semblant.
Alors la nuit tu mens
Leurs peaux se glissent sous les draps du révolutionnaire
De la dernière heure
Avant qu’elles partent
Leur passeport bordeaux à la main
En disant qu’elles vont revenir
(Mais sans se retourner pour autant)
La nuit tu mens
Tu ne saurais pas comment faire, autrement.

 

Quand moi aussi j’ai débarqué,
J’avais des mythes de printemps
comme un voile devant les yeux
Des effluves de jasmin, vite brûlées avec les ordures
Je t’ai parlé de pauvres
que j’avais pas rencontrés
Je t’ai parlé de faim
Mais j’ai toujours eu à manger
J’étais sérieuse, j’étais naïve,
Tu as flatté mon égo
Mon courage-d’après-la-bataille
Et je ne me suis pas fait prier
La nuit tu mens
La nuit je mens aussi
La nuit on fait semblant

 

Je t’ai pressé de questions
J’écoutais en silence
Je croquais les détails
Pour ensuite aux terrasses parisiennes
servir sur un plateau d’anecdotes
Les mêmes légendes, déformées, flottantes,
sous les ébahissements.
Ce grand récit écrit par les mains blanches
Là-bas sur ici
(et le jasmin des souvenirs de vacances)
Et finalement ma voix sur la tienne
Et la tienne assourdie
La nuit on ment
On répète les mots qu’on attend
Les mots blancs

 

Mais là t’es fatigué (moi aussi)
De faire semblant
Tu t’es tu
Tu as laissé le costume au placard
Tu t’es muré dans un silence
Qui es-tu ?
Même pour toi-même ?
Je commence à comprendre
comprendre que je ne comprends pas
Tous on se fait prendre au jeu pour un temps
Mais il faut que fanent les mots blancs.

Car restent toutes les couleurs
A écouter
A retranscrire
Nos profondeurs à sonder
sans se mentir
Nos bouches à embrasser
en silence
Nos danses
Il faut
Chercher encore
dans nos lisières
derrière les frontières
et les détruire

L’Aïd

J’ai regardé le mouton se débattre sur la terrasse. Ils l’ont amené près de l’évacuation, il trainait les pieds, il bêlait. Ils l’ont maintenu au sol et le boucher a sorti son couteau. Les fils maintenaient la tête et le boucher a tranché la gorge, d’un geste sûr, maîtrisé. Le sang a commencé à couler, le mouton était parcouru de spasmes, comme s’il essayait de courir, dans le vide, aveuglé. Puis les mouvements se sont faits moins énergiques et peu à peu, la gorge béante, le mouton s’est immobilisé. Je ne sais pas exactement quand la vie est partie et c’était troublant de ne pas savoir.

Ensuite on a traîné son corps jusqu’au crochet et on l’y a suspendu par la patte arrière. Le père a lavé le sang sur la terrasse, les giclures sur le mur, très vite, avant que ça sèche. Et devant moi, geste par geste, morceau par morceau, l’animal est devenu viande.

La viande, je n’en mange plus, depuis plusieurs années. Mais on m’a dit que de mettre à cuire un morceau de mouton encore chaud de la vie qui vient de le quitter procure une sensation étrange, nouvelle, à ceux qui sont habitués aux escalopes surgelées des supermarchés. Trouble de la chaleur de la viande fraîche, quand ce que l’on connaissait, c’était seulement le froid de la viande conditionnée.