Rouille, horizon brouillé

Longer les machines endolories par la rouille et les interruptions de travail, éparpillées au milieu des affleurements rocheux. Les dernières lueurs du jour rendent sa profondeur à un paysage dur comme un caillou, des étendues de plaine aux buissons arides. Flammes tièdes d’un coucher de soleil. Douce fatigue. Amère.

La couleur rousse des roches flamboie encore, mais moins qu’avant. C’est elle qui avait poussé des planificateurs à construire une ville au milieu de nulle part et y faire venir des gens des quatre coins du désert, pour que les hommes y fassent tourner les machines et que les machines moulent les gravats pour en faire de la poussière. Aujourd’hui il n’y a plus beaucoup de gravats. Il y a eu beaucoup de poussière dispersée au vent.

Les machines, ce sont les muscles de son père, de son grand-père et du père de son grand-père, ce sont leurs muscles qui les ont fait tourner. Et les machines les ont laissés les os râpés, épuisés mais fiers, au seuil de la vieillesse, qu’ils n’ont pas habitée longtemps.

Lui il n’a jamais rêvé de cette vie-là. De toute façon ses muscles auraient été inutiles. Il longe des machines qui ne tournent plus depuis des années.

La peau, ici, on l’a dure par héritage, et elle durcit encore, et souvent elle se craquelle et c’est douloureux. La plaie est sans cesse ravivée par le soleil brûlant, par le sel de l’eau qui se fait rare au fond des nappes asséchées. Durant des décennies, les machines ont puisé et ont recraché l’eau, et ont broyé les gravats et les os.

Il longe les machine et il reste avec le rythme de ses pas, des battements de son cœur, avec son souffle un peu heurté, il fume trop. Il s’oublie dans la marche, il oublie le temps, il laisse ses pensées s’alanguir.

Il ne saurait pas vraiment dire quand les choses ont commencé à aller de travers. Quand ça a commencé à dévier, pour lui, pour ceux qui sont autour de lui.

Il y a une inertie, comme un jour d’été plombant de soleil, quand la sueur colle à tous les vêtements et le bitume bout sous les pieds. Mais il y a aussi une altération. Les nuages se font plus pesants au-dessus de la plaine. Ils s’accumulent sur les bords du paysage, une ceinture de brume qui voile l’horizon. Ça va de travers, impossible de le nier.

L’horizon, on ne le regarde même plus. Un jour, il ne sait plus quand, l’horizon a disparu. L’horizon est voilé, cercle de brume autour de lui. Et pourtant le soleil lui tombe dessus comme une masse durant le jour. Il le rend fou. Dieu merci il y a le soleil.

Il tente encore de jeter son regard par-delà la brume, il s’abîme les yeux et cette obsession ne lui vaut que des haussements d’épaules. Autour de lui on a accepté un paysage sans horizon, et il doit admettre qu’il n’a pas trop le choix lui non plus.

L’obscurité est en train de descendre sur la plaine et les affleurements rocheux. Les bruits de moteur, on les entend émerger, prendre possession de l’espace, puis se fondre dans le vent. Au fur et à mesure qu’il marche et que l’obscurité descend, ils se font rares.

Il respire l’air de la nuit qui tombe. Les lumières de la ville, vacillantes, ne sont plus très loin. Elles l’appellent, les promesses d’un retour.

Un jour on n’a plus sa place à l’endroit où l’on a grandi, il faut aller la chercher ailleurs, par-delà l’horizon voilé. Il faut buter contre son chemin, renvoyé de lieu en lieu.

Il est parti, mais il a retrouvé ailleurs l’horizon bouché. Tout le pays, toute la région. Il a plongé dans les embouteillages de la capitale, ils étaient si nombreux à affluer. Au début il ne mangeait qu’une fois par jour. Il cherchait des petits boulots par ci par là.

Maintenant il est de retour chez les siens, pour les fêtes.

Je le regarde pénétrer dans la ville de son enfance et saluer les gens, des poignées de main vigoureuses, des coups d’épaules, des claques dans le dos. Je le regarde, mais non, je l’imagine, simplement. Je le devine assailli par les souvenirs à chaque coin de rue, les années qui se rappellent à lui, l’humeur ployant sous la mémoire. Je l’imagine pousser la porte de sa maison, se faire aspirer par les bras de sa mère, sous le regard de son père qui le jauge.

Il enlève ses chaussures pleines de poussière orangée. Il s’agenouille dans le salon. Sa mère lui apporte les plats qu’elle a cuisinés. Il mange en silence, en lui souriant à demi. Son père est derrière lui. Il est content qu’il soit là, mais il ne le dit pas, il ne le dira jamais. Il y a plusieurs années qu’il s’est réfugié dans le silence.

Je l’imagine encore. Après le voyage il tombe de fatigue, il emporte un matelas sur le toit et s’y allonge. Le ciel est illuminé d’étoiles, qui l’avalent. A quel point ça lui avait manqué.

Au matin il trouve sa mère dans la cuisine. Les autres ne sont pas encore levés. Lui et sa mère, ils partagent une cigarette, en cachette. Il lui raconte les choses du quotidien, la capitale, les soucis. Elle aurait elle aussi des choses à lui dire mais elle ne le fait pas, elle l’écoute simplement, la chair de sa chair, qui rentre si rarement. Elle se souvient de lui quand il était enfant. Elle aurait aimé que ce temps ne finisse jamais, mais maintenant il a grandi. Rien pour le retenir ici. Il lui a échappé.

Il l’aide à couper les légumes. Elle chante. Les chants qui ont bercé son enfance. Il les fredonne dans sa barbe. A quel point ça lui avait manqué.

Et puis le soleil reprend sa hauteur et le jour se réveille pour de bon. Il se douche à l’eau froide. Ses cheveux sont encore mouillés quand il rejoint le café, à moitié vide. Les vieux amis attablés à la table du fond. Accolades et clameurs, claquements de mains. On se donne rapidement quelques nouvelles. On se rappelle les vieilles plaisanteries.

Et puis l’épuisement. On regarde les gens passer dans la rue. Comme hier. Comme demain.

Les jours s’ajoutent les uns aux autres. La maison, le café, la rue. Il retrouve la sensation familière du temps qui fuit. La nausée du temps qu’on n’arrive plus à agripper, qui s’écoule à travers le corps, comme si le corps n’avait aucune substance.

Seulement des corps fantômes dans cette ville condamnée.

A l’horizon le brouillard, toujours plus dense, à la verticale le soleil toujours plus enclume.

Il ne reste plus qu’à fuir, ou plonger dans l’ivresse, tourner en rond. Tourner assez vite pour qu’il n’y ait plus rien.

Il est ténu le fil qui nous tient debout

Il est ténu le fil qui nous tient debout
Ténu l’équilibre du soir
Rentrer chez soi
Le dos lourd d’une journée qui meurt encore
Une journée passée à ne rien faire
Ne rien faire de marquant
S’abîmer dans les tâches quotidiennes
Faire tourner la machine
A s’agiter dedans
Pendant que le temps fuit
Et que se multiplient
Les points de non-retour
Dehors des volées de nouvelles,
Toutes mauvaises, s’abattent
Nous font vaciller
Nous pantins désarticulés
Il est ténu le fil qui nous tient debout
Ténu l’équilibre du soir
Rentrer chez soi
Le dos lourd de ce qu’on a raté
Les gens qu’on a perdus
Qui se sont éloignés
Qu’on a laissé s’en aller
L’amour on n’est plus sûr qu’il ait pu exister
Et on a ravalé les mots
Ne pas gêner, ne pas compliquer les choses
On a dit d’accord, pars
Pars, vas-y, ça ne fait rien
Ne t’inquiète pas pour moi, non, ça va aller
Les noms on les a encore sur les lèvres
On les murmure dans la rue la marche somnambule
Comme accrochés à eux
Accrochés à leur absence
Les lèvres asséchées par le vent solitaire
Le cœur on le tient dans la main
Pour ne pas qu’il se brise
Mais il se vide douloureux
Il gonfle et il nous fait ployer
Il est ténu le fil qui nous tient debout
Ténu l’équilibre du soir
Rentrer chez soi
Le dos lourd de la culpabilité
D’être là simplement, de vivre là
Où aller où on ne prendrait pas
La place de quelqu’un d’autre ?
Les mots qu’on nous a dits
Les lèvres tremblantes et les poings serrés
Pars, qu’est-ce que tu attends
Rentre dans ton pays
Tu n’as rien à faire là
Tu nous alourdis
Les mots qu’on nous a dits
Restent là
Nous font douter
De la possibilité
De partager quoi que ce soit
Un poids une lumière
Avec quelqu’un d’autre que soi
Entre nous
La mer n’en finit pas de se creuser
De creuser en nous-mêmes
Un gouffre aveugle
Qui aspire les sens qui nous restaient
Il est ténu le fil qui nous tient
Debout

Un jour de solitude

Je voudrais un jour de solitude. Une ville déserte, rien que pour moi. Un soleil blanc. Des reflets sur les carrosseries des voitures immobiles. Un vent léger qui fasse danser les rideaux de ma chambre. Des rues vides, peuplées de chats seulement. Je voudrais un jour d’été, à faire fondre le bitume. Plombant de sueur. Aux gestes lents. Au goût de sel sur la peau.

Je voudrais un jour de solitude. Aux oiseaux fous piaillant dans les arbres de l’avenue. Des rues vides, peuplées du souvenir de toi. Peuplées de ton absence. Je voudrais, de ton absence, pouvoir renaître. Dans la sueur, renaître. Me détacher de mes vêtements. Et laver, sous l’eau, la sueur et le passé, et le souvenir de toi.

Je voudrais un jour d’été. Courir dans la ville, avec le souffle qui se cogne contre le cœur. Pleurer dans la ville. Des larmes de sueur. Des vêtements collés de sel. Pleurer ton absence. Et tous les mots que j’ai gardés pour moi. Vider les mots dans la rue. Les mêler aux piaillements des oiseaux. Vider l’eau de mon corps. M’endormir sur la chaleur du bitume. Et à la nuit tombée disparaître.

Il a perdu…

Dès les premiers moments où l’euphorie s’est dissipée telle une brume, pour laisser place à des trouées de clairvoyance lourdes comme des clous, il a entamé la liste de nos pertes. Je dis nos, mais je devrais dire de ses pertes. Il a perdu le nous aussi.

Il a perdu ceux qui sont partis derrière la mort et dont il ne se risquerait plus à dire qu’ils sont auprès de Dieu – il a perdu la foi en premier lieu.

Il a perdu ceux qui sont partis loin, qui reviennent parfois altérés, comme si, trop habitués à changer de peau, ils avaient perdu leur chair, ils n’étaient plus faits que des enveloppes dans lesquelles ils se glissent. Et le passé des souvenirs qu’ils invoquent pour se rapprocher a été perdu aussi.

Il a perdu ceux qui ont viré de bord, qui ont épousé les formes versatiles de ce qu’ils voulaient renverser, ce dont les contours se sont floutés, insidieux comme la lumière d’un néon, et il est presque certain d’être pareil à eux, mais tous ils se dispersent. Il a perdu ses repères.

La ville continue de pomper et déverser les flots qui la traversent, de s’étendre, de se dégorger dans les champs, dans les rêves, dans l’intime d’une conversation dite à voix basse, fragile comme un cœur qui bat. La ville. Un animal qui remue après avoir été égorgé. Un rire nerveux. La ville, il la regarde s’agiter sans souffle. Il a perdu la sensation de l’habiter.

Il a perdu le fil, il a perdu les fils qui le reliaient à d’autres moments, d’autres lieux, d’autres mains à serrer dans les siennes, il a perdu le souvenir de leurs lignes, il a perdu le déchiffrage de l’amour en germe, l’amour en fruit. Même les cendres de l’amour, le vent les a chassées.

Il a perdu les promesses. Elles se sont effacées. Ecrites trop tôt. Trop vite proclamées. Elles lui ont fondu dans les mains. L’avenir est délaissé, il erre dans une bulle inatteignable, il se cogne la tête contre les murs.

Il a perdu les mots pour dire la perte, sa voix s’est rouée, le langage est à terre en morceaux de sens, même le langage a été dérobé. Le visage s’est figé dans une grimace, masque impassible, sourires automatiques. Visage contre visage, les mots qui tournent, qui se cognent les uns aux autres sans s’écouter, qui se répètent, aveugles, sourds, muets.

Il a perdu tout cela et tant de choses encore, que je n’ai pas mentionnées.

Il lui resterait tant de choses à perdre encore et c’est pourquoi il continue à égrener les pertes, cette litanie sur les lèvres.

Ce faisant, il continue à vivre.

Coquelicot (nouvelle)

Voilà quelques minutes que les grands rideaux de la salle ont été tirés et le projecteur fait défiler des vidéos amateurs de foules, de scènes de torture, de coups de feu, de ruines, de famines. Le peuple veut la chute du régime. Les hommes de la foule semblent balayer l’air avec la main. Tu t’agrippes au velours de ton fauteuil, tu presses le moëlleux de l’accoudoir. Ces images, tu les as déjà vues. Certaines, du moins : tu les as vues d’un regard distant, distrait, à la télévision, à l’heure du repas, chez tes parents. Des images éparpillées, morcelées, noyées de voix off, au milieu de reportages venant des quatre coins de la Terre. Là, projetées sur le grand écran, dans un ordre étudié, tu les vois différemment. Une trame de sens se forme. Ces images, c’est l’histoire, la grande, celle qui n’arrive pas souvent chez toi, à laquelle tu es pourtant mêlée, de loin, de trop loin à ton goût.

Ces images de foule, de tout est possible, tout peut arriver. Elles s’accrochent à toi. Tu aurais aimé vivre un évènement de l’ampleur de celui que tu vois projeté. Les scènes qui te sont montrées, tu le sais, resteront longtemps imprimées dans la mémoire des hommes qui les ont vécues, mais aussi celle du pays, du monde. Tu es tendue sur ton fauteuil. Cette violence, les coups sur les corps, les balles, le sang, tu ne la connais pas, tu ne l’as jamais éprouvée. Tu ne sais pas comment elle t’aurait tailladée, modelée, comment tu aurais changé. Tu aimerais bien savoir. Curiosité née de l’ennui. Maintenant tu ne peux que te l’imaginer.

Puis c’est la voix du réalisateur qui reprend la main sur son film, depuis son exil en France, exil sans goût. Son cœur est resté là-bas, en Syrie. Son cœur y palpite. Une femme se joint à lui, avec les images de sa caméra. Celles de Homs dévastée, d’un petit garçon qui erre dans les décombres, qui porte un pistolet en plastique en bandoulière. Qui cueille un coquelicot dans la poussière. Rouge flamboyant. D’un coup tes yeux se voilent.

***

Voilà. Tu te souviens. C’est par ce film que tu rencontres Farid. Tu sors de la salle, la démarche un peu gauche, après la violence de la lumière rallumée. Dans le hall du cinéma, l’association de solidarité avec la Syrie a préparé des victuailles, qu’elle a posées sur des tables recouvertes d’une nappe en papier. Tu n’as pas vraiment faim, mais tu te sens fébrile et tu ne sais pas trop quoi faire de ton corps. Tu es venue seule et, sous la lumière blafarde, tu te sens jaugée. Tu cherches à occuper tes mains. Alors tu t’approches de la table. Quelqu’un te tend un verre de vin. C’est lui, Farid. Il porte un pull en laine rouge sur sa peau mate, ses yeux noirs rivés sur les tiens, qui te gênent, qui te chatouillent un peu. Il te dit en anglais tu as pleuré, comme un constat, pas comme une question, et en voyant que ça lui fait plaisir, tes joues commencent à brûler.

Des gens viennent lui parler, et toi aussi tu te mêles aux groupes, tu écoutes les conversations sur l’art et l’engagement, et les défilés de noms de réalisateurs syriens, morts, disparus, et surtout exilés. Les discours sonnent un peu faux, dans cette grande salle sans chaleur, dans cette ambiance art et essai. Tu te souviens du rouge, de l’enfant et de la femme, des vêtements qu’ils portaient. Dans cette salle, le film semble déjà loin. Du bord des yeux, derrière les épaules de ceux qui bavardent, c’est Farid que tu regardes. Il ne dit rien, il s’absente en lui-même, comme s’il s’ennuyait.

Tu comprends, à ce moment-là, qu’il ne sera jamais tout-à-fait là, qu’il a déjà perdu un peu de lui-même.

Il s’est rapproché de toi. La conversation débute péniblement, d’une façon un peu scolaire. Il te dit qu’il vient de Damas, qu’il était dramaturge, avant. Le mot avant a pesé lourd dans la phrase. Alors tu te tais. Il te demande de parler de toi et tu détailles tes activités. Tu te rends compte à quel point elles sont te paraissent mornes. Malgré tout, au moment de vous dire au revoir, vos joues s’effleurent un peu plus longtemps que nécessaire.

Une sorte d’excitation t’accompagne sur le chemin du retour. Tu t’endors entourée par les ruines d’une ville aux terrasses vides. Tu t’imagines la parcourir, à la nuit tombée, une arme sur l’épaule, butant sur les gravats. Tu t’imagines t’engouffrer dans une maison qui ne paye pas de mine, dans un autre quartier, y transmettre des nouvelles. Tu t’imagines y retrouver Farid, veiller avec lui, et t’endormir à l’aube, la main dans la sienne.

Du moins ce sont les images qui te restent, au réveil, alors que le soleil se devine derrière les volets, des images qui te troublent un peu mais qui s’effacent progressivement, au fil de ta journée. Et Farid, tu le retrouves le soir. C’est lui qui te l’a proposé, c’est toi qui as choisi le bar.

***

Tu vois sa silhouette apparaître derrière la porte en verre, dans un grand manteau, puis il entre, son visage un peu tiré par le froid, ses boucles noires en bataille, et ses yeux font le tour de la salle avant de se poser sur toi. Il s’approche et il s’assoit, sans te quitter des yeux. Sans sourire. Tu en es un peu troublée.

Il te raconte sa journée. Toute une journée perdue dans les couloirs de l’administration, la boule dans le ventre. Les procédures le maintiennent dans l’insécurité, l’inquiétude de savoir son sort lié à un document, à une date, à une signature. L’avenir incertain et les projets impossibles. Il te raconte aussi la faculté, les études qu’il a reprises, en arts de la scène, alors qu’il a encore du mal avec le français, et les nuits passées avec le dictionnaire. Il te dit que ça l’arrange de ne pas avoir le temps de trop penser, de se souvenir, de dresser les bilans. Il n’a pas le temps de tirer au clair ce qu’il ressent, et il a l’intuition que ça vaut mieux ainsi.

Il n’est pas vieux, son corps est jeune, en bonne santé, et pourtant à l’intérieur il se sent plus âgé. Il a déjà vécu plus de choses qu’il n’aurait pensé. Il a vu la mort de près, plusieurs fois, et il a beaucoup perdu. Il n’attend plus grand chose. Parfois il a l’impression de se regarder bouger depuis un endroit à côté, d’être dans la peau de quelqu’un d’autre. Sa peau à lui, il ne sait pas où il l’a laissée. Sans doute en Syrie.

Il boit lentement. Tu te demandes pourquoi c’est à toi qu’il raconte cela. Qu’est-ce qu’il attend de toi ? Tu n’oses pas le lui demander. Tu sens une pression, tu ne sais pas quoi lui répondre, alors tu te lances dans des phrases improvisées et tu lui dis des mots que tu aurais retenus si tu y avais réfléchi davantage.

Tu lui dis que toi tu es jeune et tu n’as pas vécu autant. Que bien sûr, quand même, tu as de moins en moins d’illusions, une propension à être étonnée qui faiblit, mais tu restes encore un peu naïve. Tu lui dis que si c’est ce qu’il recherche, il peut le trouver chez toi, pour un temps. Et tu le regardes dans les yeux, d’un regard qui tangue un peu, qui voudrait dévier, mais qui a, comme par miracle, trouvé le courage nécessaire pour affronter sa réaction.

Il sourit, un sourire bancal : ses yeux se plissent, sa mâchoire se déforme, tout ça n’est pas bien coordonné.

Il dit que tu peux l’aider.

Ton cœur cogne un peu fort dans sa cage, ton corps s’est réchauffé, la joie s’est mêlée à ton sang pour aller inonder tous les vaisseaux.

Le barman est en train d’essuyer les verres au comptoir, en regardant distraitement l’écran en face de lui. Il va bientôt fermer. Farid insiste pour payer tes bières mais il buvait si lentement, tu as compris : il n’a pas beaucoup d’argent. Tu réussis à négocier en invoquant le futur et les prochaines tournées.

Il te raccompagne chez toi, vous marchez lentement, comme pour allonger le temps. Vous marchez en silence, en vous regardant par moments, amusés. Arrivés en bas de ton immeuble, tu lui proposes de monter, en regardant tes chaussures. Tu sens une pression dans ta main.

Une fois dans ta chambre, vous restez silencieux. Vous faites un pas l’un vers l’autre et vous rapprochez vos visages, vous plaquez vos bouches l’une contre l’autre, vous enlacez vos corps.

Après l’amour, il pleure, discrètement, dans la nuit. Tu fais semblant de dormir.

***

La lumière se glisse sous les volets, derrière les rideaux, elle va frapper un pan de mur. Farid a les yeux ouverts, qui fixent le plafond. Il est éveillé depuis un moment. Il te raconte son rêve. Il est chez lui, à Damas, et c’est l’odeur de la cuisine de sa mère qui le réveille. Il descend les marches, pousse la porte, sa mère n’est pas là. Le rideau se balance à la fenêtre. Dans l’autre pièce, une silhouette, de dos. C’est son père, qui lui parle, sans se retourner, dans une langue qu’il ne comprend pas. Il revient sur ses pas, remonte à l’étage, mais il n’y a plus d’étage : soudain il est dans sa chambre de bonne, à Paris. Et il n’y a plus d’escalier. Il n’y a plus de porte. Seulement, derrière le velux, un morceau de ciel.

Tu lui demandes ce qu’il a gardé en mémoire de sa vie en Syrie, les choses du quotidien. Tu voudrais pouvoir imaginer.

Fairuz chantait à la radio le matin. Quand il se levait, elle était là, dans la cuisine. Tous les jours. Ça l’apaisait. Il ne mangeait pas. Il se servait un café. La première cigarette du matin, c’est ça qui le réveillait. Ensuite il sortait. Il faisait ce qu’il avait à faire, les études, les petits boulots, le travail au théâtre. Le soir, quelques amis venaient chez lui, ou il allait chez eux. C’étaient des camarades, aussi. On ouvrait une bouteille d’arak. On parlait. De la politique, des filles, de l’art, des lieux, des gens. Voilà.

Tu te lèves, tu allumes le lecteur, tu mets une chanson. Donne-moi la flûte et chante.  La voix de Fairuz emplit le matin, languide.

Eteins, s’il-te-plait. Il a dit ça doucement, les yeux fermés. Excuse-moi, mais je ne veux plus l’écouter.

Tu rougis.

***

Paris est gris et froid. Les gens râlent pour un rien. Les gens marchent pressés. L’expression vide, ou aggressive, de faut-pas-m’emmerder. Tu dévales les marches, tu longes les couloirs, tu suis leurs coudes, leurs bifurcations, toujours bien encadrée par la signalisation. Tu attends le métro, le regard vaguement accroché aux panneaux publicitaires. Tu es debout, face à une affiche qui vante le côté « pratique » mais tout de même « responsable » des paniers repas bio livrés à vélo par une nouvelle enseigne. Pour le soir, après une journée harassante, le corps trop lessivé pour cuisiner ou faire la vaisselle.

Tu soupires, الحياة, « el Hayet », la vie. C’est un mot que Farid t’a appris. A l’intérieur, tu es prise d’un rire nerveux, qui te vaut des regards soupçonneux tandis que tu pénètres dans le wagon et que tu t’assois sur la banquette. La publicité défile derrière la vitre, répétée plusieurs fois mais de plus en plus vite, avant que le métro ne s’engouffre dans le couloir sombre.

Ce décor assommant, la vie normale, la vie quotidienne, il ne faut pas laisser tout ça t’engloutir. Tu te remémores ce que Farid te disait le matin-même, en prenant le café. Souvent ça t’apaise de penser à lui, comme s’il te donnait une raison de marcher d’un endroit à un autre, un repère, une histoire, une façon d’exister en dehors de la répétition et de l’insignifiance. Ça fait plusieurs semaines, plusieurs mois, même, tu ne comptes plus les matins. Vous avez pris vos habitudes : assis sur des chaises pliantes, autour d’une petite table en fer forgé, qui ne prend pas trop de place. Sur la table, le cendrier. Vous avez chacun votre tasse. Parfois il parle, souvent il se tait. Il a ses moments de joie, et des périodes plus longues où il se retranche dans des endroits de sa tête auxquels tu n’as pas accès. Et tu te contentes d’être là. Parfois tu l’embrasses doucement dans la nuque et il passe furtivement la main dans tes cheveux.

Ce matin, il a parlé longtemps. Au début, on n’aurait jamais imaginé ce que ça déclencherait. De descendre dans la rue, pour les manifestations. On voulait vivre comme vous, pouvoir boire une bière avec une fille, vivre avec une fille sans avoir peur d’entendre les coups frappés à la porte, sans devoir se cacher des voisins, on voulait pouvoir étudier la matière de son choix, on voulait la liberté. Et puis la justice, la fin de la misère. Dans les régions, ils voulaient le pain. Quand on a entendu les coups de feu, le bruit des balles dans les corps, quand on a dû récupérer les cadavres, en levant les mains au ciel… mais ils tiraient quand même, ils tiraient sur nous, désarmés, les mains au ciel.

Il n’aurait jamais pensé que ça puisse changer comme ça. Il ne retrouvera pas celui qu’il était avant. Rien ne sera plus pareil. Il se dit qu’il aurait peut-être dû rester à la maison… Son père lui demandait de rester à la maison. Sa mère se taisait. Ses yeux lui disaient de sortir, enfin c’est l’impression qu’il avait… Quand son père est mort, dans un bombardement, plus tard… Il était allé rendre visite à un ami, dans le quartier d’à côté… Quand il est mort, sa mère est allée vivre chez sa sœur. Elle refuse encore de quitter la Syrie. Par entêtement. Il aimerait dire que si c’était à refaire, il ressortirait dans la rue, mais il ne sait pas.

On s’est fait déborder. On s’est fait envahir, déposséder de ce qu’on avait fait. On n’était pas prêts, peut-être. On n’est jamais assez prêts, de toute façon … Il y a eu trop de sang. Il y a encore trop de sang. Trop de choses se sont cassées. Les enfants ne sont plus des enfants. Et on a perdu le goût, on n’a même plus nos rêves.

Ce matin, tu te souviens, tu l’as regardé avec des grands mots sur le bout de la langue, des mots de cours d’éducation civique : « résister », « rester debout », « s’insurger », « liberté », « dignité », « justice ». Mais tu ne sais pas si ces mots pèsent vraiment plus lourd que l’amoncellement de cadavres, que les villes en ruine. Alors tu n’as pas osé les prononcer.

En silence, tu as repensé au film, au petit garçon qui cueillait un coquelicot dans la poussière.

***

Tu commences à fréquenter les conférences de l’association de solidarité avec la Syrie, les autres projections, les concerts, les rassemblements. Tu lis des articles, des romans, des essais. Tu prends position pour la Syrie libre, pas celle de Bachar, ni celle de Daech. Tu en parles avec tes amis, avec les gens de la fac. Tu t’énerves contre ceux qui nient la responsabilité du régime dans les attaques à l’arme chimique. Tu es de plus en plus reconnue dans ce que tu fais. Tu appelles à la solidarité avec les mouvements syriens démocratiques et le peuple syrien en général, au nom de la culpabilité collective de ne pas les avoir soutenus lors des premières répressions. Et tu finis toujours par mentionner Farid, sans pouvoir t’en empêcher. Par mentionner votre relation, sans trop savoir pourquoi. Tu préfères en tout cas ne pas en sonder les raisons.

Lorsqu’il se joint à vous, tes amis et toi, les conversations prennent un tour différent. Il parle peu, il reste un peu distant. Il y a plus de silence entre les mots, les visages se font plus attentifs, chacun pèse un peu plus ses phrases.

Et tu aimes ça, l’attention qu’il provoque, l’impression qu’il fait. Tu ressens de la fierté.

Mais lui, il va de moins en moins aux événements de solidarité. Plus tu prends de la place dans ces mouvements, plus il se retire, et tu fais semblant de ne pas voir ce changement, tu évites d’y réfléchir.

Il te dit qu’il se voit comme dans un zoo, qu’on lui demande de représenter les siens alors qu’il ne représente que lui-même. Les gens là-bas qui vivent chaque jour avec la mort, on leur demande d’incarner des espoirs impuissants. Et on parle en leur nom, on les drape de rêves importés. Il y a aussi ceux qui les examinent et, les jugeant indignes de soutien, soutiennent le bras armé d’un dictateur, mais ceux-là il ne veut même pas leur parler.

Et quand, dans le restaurant où vous êtes attablés après une manifestation où il a daigné vous rejoindre, toi et tes amis, quand tu lui demandes de parler de la Syrie, il te fusille des yeux. Il répond aux questions de manière aussi concise que possible. A la limite de l’impolitesse. Et tu lui en veux. Tu voudrais qu’il leur dise ce qu’il a fait, qu’il parle des mouvements révolutionnaires, du courage qu’il fallait avoir, de la menace de la torture, de l’insalubrité des prisons. Tu voudrais que les autres entendent tout cela. Mais lui, toujours, il élude. Et les autres, ressentant un malaise, te demandent ce qu’il a, ce qui le rend comme ça. Ils s’attendaient plutôt à de la sympathie, voire à de la gratitude.

Sur la route du retour, il évite de croiser tes yeux. Il regarde ailleurs. Tu lui prends la main, il la garde, sans détourner son regard de la fenêtre de la rame, derrière laquelle il n’y a rien à voir.

Une fois dans l’appartement, il te demande de tout arrêter. Il te regarde et pour la première fois, dans ses yeux, tu vois la haine. Et une sorte de crainte. Il te dit que tu ne sais rien. Que lui non plus. Le pays d’où il vient est devenu un gagne-pain pour des experts improvisés, un spectacle dont chacun attise les aspects tragiques pour valoriser sa propre image.

Et toi, tu voudrais te disculper, te défendre, mais ce qu’il dit, peut-être que tu ne le comprends que trop bien. Et tu as honte, soudain tu as honte, mais tu te bats contre cette honte en dirigeant ta colère contre lui.

Il se détourne de toi et il soupire. On dit trop de mensonges. Il dit ça en parlant au mur. Il dit Mieux vaut se taire, mais il parle encore. La douleur au moins est muette. Mieux vaut se replier. Pour ne pas se faire bouffer par les vautours.

Et toi tu sens monter en toi la colère, tu lui en veux de juger froidement ceux qui agissent, et surtout, peut-être, tu lui en veux de se détourner de toi. C’est pour lui que tu fais ça. Tu essaies de le convaincre, tu essaies de te convaincre toi-même. Parce que lui, justement, ne le fait pas. Il a réussi à s’échapper, à venir ici. Lui, au moins, est en sécurité, bien au chaud dans ton lit. Il a une chance que les autres n’ont pas, et il n’en fait rien. C’est comme si il les laissait crever en silence. Il n’écrit même plus. Il se dit « dramaturge » mais n’écrit rien. Pas une ligne, depuis son arrivée. Il n’essaie même pas.

Il s’est immobilisé, il continue à regarder le mur, et d’une voix blanche il dit qu’il ne croit plus à la parole. Que sans la parole rien de tout cela ne serait arrivé. Que seul le silence est vrai. Il se met à pleurer.

Tu le regardes pleurer, devant le mur, et tu te demandes si c’est bien le même que tu avais vu à la projection. Là il t’irrite, tu ne retrouves pas en toi l’estime que tu lui portais. Et ta honte en est décuplée. Alors tu t’approches de lui et tu l’enlaces.

Vous faites l’amour violemment. Il te fait mal, puis il s’excuse. Il se rhabille et sort dans la nuit.

***

Le lendemain il sonne à l’interphone. Il a vu la lumière à travers tes rideaux. Il sait que tu es là. Tu fixes l’appareil des yeux, sans décrocher. Il sonne encore. Tu n’ouvres pas. Tu vas à la fenêtre, un peu en retrait, pour voir sans être vue. Au bout d’un moment, il s’éloigne, tête baissée, sans un regard en arrière.

Tu l’as laissé s’en aller. Tu sais qu’il ne reviendra pas.

Quand tu descends, tu remarques une tache rouge sur le seuil de la porte de l’immeuble : un coquelicot fané. Voilà.

 

 

(Une nouvelle écrite il y a un bout de temps, après dépoussiérage)

Toi, l’étranger

Le métro crisse, l’angoisse s’est levée dans ton ventre, elle te troue l’estomac. Les mecs te font signe, c’est cette station. Vous longez le quai, descendez les quelques marches, vous marchez, dans la rue. Toi, l’étranger, dans la nuit, mais qu’est-ce que tu fous là… Tu te chantes une petite musique dans la tête. La musique, tu la vois. Tu t’accroches à elle.

Pas de lumière ici, pas les moyens, pas la peine. Et vous tournez, juste après le tas de poubelles. L’angoisse a réveillé ton cœur, il s’agite. L’impasse pue la pisse. Tu vois le reflet du verre dans une lueur vague, incertaine. La bouteille est brisée. Il l’élève, son bras tendu vers le ciel, elle s’abat sur toi. Ton visage, tes mains. Tu hurles. Aussi fort que tu peux. A quoi tu penses ?

Les coups. La douleur, sourde, acérée. Le sol. Ton corps, à terre. L’angoisse, trou noir au fond de toi, qui déborde. Les coups s’abattent, le verre te déchire la peau. Tu protèges ton visage. Tes mains, les os qui brûlent. Le sang. Qui colle. Personne ne vient. Tu hurles, mais personne ne vient.

Ils te laissent là. Le corps épuisé, le râle au fond de ta gorge, les sanglots. Tout te fait mal. Tu aimerais ne plus avoir de corps. L’angoisse apaisée, au-delà. L’épuisement. Tes affaires. Ils ont pris l’argent, le téléphone, le petit papier où elle avait noté des mots. Tu rampes. Quel est ce pays, ce quartier ?

Ce sont les flics qui te trouvent, le corps ramassé sur lui-même, au coin d’une rue, les doigts pleins de sang et de poussière. Ils t’emmènent à l’hôpital. Ne parlent pas anglais. Il faut saisir tes rudiments d’arabe. Tu te concentres sur les mots mais les mots viennent de plus loin que la douleur. Heureusement qu’il y a des flics, tu te dis. Quand même… L’hôpital. Tu sombres dans la fatigue.

Elle t’a laissé venir jusqu’à ce quartier sans lumière. Elle a un peu hésité. Elle voulait pas que ça se passe comme la nuit d’avant. Tu voulais pas être trop lourd. Tu lui as dit que c’était mieux comme ça, en espérant qu’elle te contredirait, mais elle a juste hoché la tête. En silence.

Elle t’a laissé venir jusqu’ici pour te faire tabasser. Avec des scrupules mais elle t’a laissé, en riant, presque, en t’oubliant aussi sec, avec les talons qu’elle a tourné, sans se retourner, elle t’a laissé.

Elle t’a laissé attendre ce métro qui crisse, demander ton chemin maladroit, regarder défiler les rues jaunies par les lampadaires, sentir l’angoisse se lever et te trouer l’estomac, ruminer ton dépit, avec juste cette musique dans la tête à laquelle te tenir. Elle t’a imaginé marcher maladroit, les yeux vaguement moqueurs. Toi, l’étranger. Elle t’a oublié d’un haussement d’épaule, elle a tourné les talons.

Et elle t’a laissé prendre les coups, les lacérations de bouteille. Elle t’a laissé hurler, percer la nuit, attendre une aide qui n’est pas venue. Elle t’a laissé dans le froid, la tête comme une enclume, pleine d’aguilles de douleur, dans la pisse, le sang et la poussière. Elle t’a laissé remercier la police. Elle t’a laissé t’avachir sur le lit d’hôpital. Elle t’a laissé prendre le taxi au matin et monter tout raide dans l’avion.

Simplement pour ne pas sentir tes doigts sur elle, tes mots sur elle, sa honte sur elle de ne pas réussir à dormir à côté du désir éveillé de quelqu’un, sa honte de vouloir plaire. Sa honte de remplacer pour la nuit un homme qui n’est pas venu, qui l’a laissée aussi. Elle t’a laissé pour être seule. Avec son dépit à elle. Son angoisse à elle.

Et maintenant elle en est désolée.

Le blanc laiteux du ciel

Tu voulais boire le lait du ciel et lire toutes les nuances et connaître toutes les peines et les joies.

Tu voulais déchaîner ton cœur contre le mur le briser et chercher derrière tous les cols et les pics et au fond de la mer. Faire justice. Démasquer tous les faussaires. Brûler les prisons. Engendrer un nouveau langage. Faire exister ce qui est à peine perceptible, à peine dicible, pourtant là, toujours là.

Il y avait eu les vagues, et surtout la grande déferlante. Ce moment qui faisait vibrer vos chairs, qui s’est imprimé en toi, où vous croyiez à d’autres possibles. Mais en surplomb, des statues de fer ont retendu les fils, moins douloureux mais plus étroits.

Et maintenant tu es dans un coin, le corps ramassé sur lui-même et l’angoisse comme un trou dans ton ventre qui t’aspire les tripes. (Je t’en prie, ne les perds pas.) Même si tu es debout. Encore.

Il y a des jours, tu arrives à désamorcer tout ça. A te greffer. A faire partie du monde. A te remettre en marche. A retrouver les échos de l’union des rues et du feu. A y rester fidèle.

Mais après certains réveils, tout est épreuve. Même le vent. Les visages dans la foule, les rires. Les costumes repassés. Et tu ne te lèves pas.

La file des anciens amis qui se rangent ou s’exilent s’allonge toujours un peu plus, et ceux qui les remplacent ne les égalent pas. De nouveaux tapages. La déferlante est passée, sans doute pour longtemps. Restent les bouillonnements sourds, tranquilles, des réarrangements. Comme après une gueule de bois.

Ce poids dont tu n’arrives pas à te défaire. Depuis toujours. Depuis longtemps. (Ta mémoire te joue des tours.) Depuis qu’il s’est chargé de ce que tu as perdu, le blanc laiteux du ciel est trop lourd.

Tu avais effleuré le ciel, humecté tes lèvres de son lait. Avant qu’il ne s’effondre sur toi et te brise les os. Te remettre, dans la douceur des défaites, dans l’amertume de la douceur, dans le souvenir d’un corps perdu. Rien n’est jamais acquis. La mort est toujours là qui te tente. La mort ne veut toujours pas de toi.

Il y a des choses, personne ne peut les faire à notre place. Il n’y a personne entre soi et le vide.

Il y a des choses, personne ne peut les faire à notre place. (Mais on aimerait bien être ensemble à les faire.)

Stalingrad

C’est arrivé si vite. A peine le temps de percevoir les signes. Les premières explosions. Boomerangs. Les sirènes. Les remerciements. Quelques grognements à l’apparition des tenues de camouflage. L’indignation, oui, un peu, l’indignation quand même. Mais l’haleine trop courte, l’haleine occupée ailleurs, les œillères. Je ne sais pas.
Ensuite, les tenues de camouflage, on les a vus proliférer en silence. Les signes. La peur. La honte. Tout mélangé.

Les statistiques des services sociaux qui gonflent, puis les courbes qui vomissent les nombres vers des poches périphériques. Les nombres comme engloutis dans des trous noirs. Pendant que le centre se hérisse de grilles et de piques.

Mais il y a des nombres trop noirs, des trous qui mènent à des endroits qui existent.
Là-bas on a voulu gommer la jungle. La jungle a rejailli. Une tentative. Plus centrale. Stalingrad. Mais on a vidé Stalingrad. On a encerclé Stalingrad. Les barrières, les parpaings et les grilles. Les camions et les uniformes.

Je suis accrochée à toi. Nous marchons à travers Stalingrad. Je serre ta main un peu plus fort. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas. Nous marchons.

Les signes. Je me souviens, à l’époque. Nos sourires qui se figeaient soudain, nos yeux qui partaient dans le vague. Nous buvions jusqu’à vomir.

Nous aurions dû analyser les signes et réagir plus tôt

Peut-être, nous n’y croyions pas vraiment. Sans doute. La honte. La paralysie. Tout mélangé.
Je me souviens.
Je me souviens de ces temps où nous étions saisis parfois par de vagues inquiétudes, que nous chassions d’un rire ou d’un haussement d’épaules. Les signes, nous n’y croyions pas vraiment.
Mais c’est arrivé pourtant, et bien plus tôt que nous l’aurions cru. Revenir en arrière, impossible, le trou noir aspire et dégage et il n’y a pas de retour.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.

Je suis accrochée à toi et nous marchons. J’ai peur mais je ne le dis pas. Je serre ta main. Je te serre. Je ris et je t’embrasse. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

En un sens ça n’aurait rien changé. Peut-être. Je ne suis pas sûre de quand ça a commencé. A quel moment c’était déjà trop tard. Si c’est trop tard. Est-ce qu’il valait mieux ainsi profiter des dernières saveurs d’une insouciance dont nous ne savions pas encore à quelle vitesse elle serait périmée. L’est-elle. Est-ce que nous aurions pu réagir. Est-ce que nous pouvons réagir.

Est-ce qu’il est question de pouvoir. Ou juste il faut faire ce qu’on fait. Et vivre. Sans calculer. L’angoisse. La honte. Les signes. La beauté. Tout mélangé.

Nous marchons. Je te serre un peu plus fort. Je sais que tu vas t’en aller. Non c’est moi qui vais m’en aller. Non. Nous allons. Ils nous en alleront. Stalingrad. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.
Nous buvions jusqu’à vomir.
Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.

Ce moment où l’on bute contre soi

C’est être assis à côté de quelqu’un qu’on aime, ou plutôt qu’on pourrait aimer

Et ne pas pouvoir tourner la tête, ne même pas en avoir envie, ou en avoir envie mais avoir le cou paralysé par l’angoisse

Être là, comme dans la nostalgie de ce qui est présent, son corps à lui à côté de son corps à soi

Ça se sent, ces choses-là, quand on reconnaît quelqu’un qu’on ne connaît pas

A la façon qu’il a d’enfiler les mots, de baisser les yeux, de bouger ses mains

A la façon qu’il a de remuer quelque chose, au fond de soi, de réveiller les failles bien profondes au fond de soi

Le désir nait des failles, il les révèle et en fait sortir d’autres existences dont il faut se saisir

Mais il y a ce moment où l’on bute contre soi

Quand on est surpris de tout le magma enfoui qui se réveille

Mais qui ne sait pas comment s’extirper de soi

Et la petite vie réglée sur les heures déraille un peu

On se sent fatigué et las, on se sent impuissant parce qu’on n’arrive même pas à tourner la tête, à ouvrir la bouche, et à faire sortir ce qui doit sortir

On n’arrive même pas à capter le regard de celui qui est à côté de soi pour qu’on sache si on l’aime ou pas

On est comme prisonnier de soi

Avec son désir plus grand que soi

Et on sait qu’il faut qu’on s’y accroche mais on a le vertige

Et alors on se dit qu’il faudrait peut-être laisser faire les corps

Les laisser reconnaître si le rythme est le bon, si l’odeur est familière, étrange, si le souffle est comme le vent qui nous traverse

Les laisser parler leur langage avant de s’envelopper de la nuit et des rêves

Mais au matin il y aurait le couperet

Le premier regard évité, les pas qui se dirigeraient vers la porte et l’au revoir qui sonnerait comme un doute

Et l’attente. Et plus rien.

Seulement sa béance, le corps en négatif à côté de soi, avant qu’on le gomme, qu’on le griffe de la mémoire

Et alors, ce à quoi on renoncerait, ce serait un peu à soi

Aux parties de soi qui ont jailli des failles

qui se rendormiraient mais qui grinceraient le long des heures, qui frotteraient, et peu à peu elles aspireraient au fond d’elles les désirs

Et puis tout serait figé

Savon

J’ai déboutonné, dégrafé, dézippé tous mes vêtements
que j’ai fait glisser le long de mon corps
et laissés en tas sur le sol
comme des peaux, comme des vestiges

J’ai enjambé la baignoire et fait couler l’eau
entre mes pieds, en attendant qu’elle se réchauffe
et j’ai hissé le pommeau au-dessus de moi
pour que l’eau tombe en trombes

J’ai arrêté l’écoulement de l’eau
les gouttelettes ont continué de tracer leurs pistes
le long de mon ventre et de mes cuisses
avant de s’écraser sur l’émail

D’une main j’ai pris le cube de savon
en me rappelant les huiles et les épices en devanture
de cette échoppe parisienne
si exotique, n’est-ce pas,
où je l’avais acheté

J’ai appliqué le savon sur ma peau
en respirant l’odeur
douce et lourde
d’olive et de laurier

En pensant à tous ceux qui se sont lavés
avec ce savon depuis des millénaires
ceux qui l’ont vendu, ou qui l’ont
ramené de voyage

En fermant les yeux j’ai vu les usines
défoncées par les bombes
et cette ville, Alep,
qui maintenant pue la faim, la sueur,
la poussière et le sang

Et puis j’ai tout rincé
ma peau grasse de savon,
la honte et les images
mais l’odeur est restée dans l’air et sur ma peau.

D’Alep je ne connaissais que le savon
et maintenant les images des ruines
des doigts qui se dressent dans la poussière
des bras qui les hissent vers le jour
et qui les portent sur les civières

et les décomptes des morts
des bombes qui s’écrasent
comme tout-à-l’heure les gouttes sur l’émail de la baignoire
mais sous la voix d’un commentateur de JT
au ton grave et presque carnassier

Et le brouhaha
des camps qui tentent des lectures
selon leurs positions
la façon dont ils colorent les mappemondes
l’abstraction des amis et des adversaires
qui broie les histoires
parce que les histoires échappent toujours
aux oppositions binaires

Il est vrai que
ma position est lointaine

Mon regard n’est pas celui
qui extirpe les corps des décombres
ou qui pleure un parent

Mon regard est lointain
il me suffit de cligner des yeux
pour que tout disparaisse

Mais il y a trop de liens déjà
trop de visages
de sculptures
de romans
de voix
de parfums
pour que vraiment tout disparaisse
pour que la nuit
mes rêves ne soient pas hantés par des ombres

Le familier s’est invité dans la distance
s’est invité dans les mémoires
Bien entendu, le familier,
c’est la réalité distordue
qui trompe
qui déchire, mais qui éclaire aussi
qui touche et donne
un sens

Et c’est peut-être ça
finalement
Alep, l’enjeu, pour moi, pour nous,
ce qui nous tient debout
ce qui nous rend humains