Rouille, horizon brouillé

Longer les machines endolories par la rouille et les interruptions de travail, éparpillées au milieu des affleurements rocheux. Les dernières lueurs du jour rendent sa profondeur à un paysage dur comme un caillou, des étendues de plaine aux buissons arides. Flammes tièdes d’un coucher de soleil. Douce fatigue. Amère.

La couleur rousse des roches flamboie encore, mais moins qu’avant. C’est elle qui avait poussé des planificateurs à construire une ville au milieu de nulle part et y faire venir des gens des quatre coins du désert, pour que les hommes y fassent tourner les machines et que les machines moulent les gravats pour en faire de la poussière. Aujourd’hui il n’y a plus beaucoup de gravats. Il y a eu beaucoup de poussière dispersée au vent.

Les machines, ce sont les muscles de son père, de son grand-père et du père de son grand-père, ce sont leurs muscles qui les ont fait tourner. Et les machines les ont laissés les os râpés, épuisés mais fiers, au seuil de la vieillesse, qu’ils n’ont pas habitée longtemps.

Lui il n’a jamais rêvé de cette vie-là. De toute façon ses muscles auraient été inutiles. Il longe des machines qui ne tournent plus depuis des années.

La peau, ici, on l’a dure par héritage, et elle durcit encore, et souvent elle se craquelle et c’est douloureux. La plaie est sans cesse ravivée par le soleil brûlant, par le sel de l’eau qui se fait rare au fond des nappes asséchées. Durant des décennies, les machines ont puisé et ont recraché l’eau, et ont broyé les gravats et les os.

Il longe les machine et il reste avec le rythme de ses pas, des battements de son cœur, avec son souffle un peu heurté, il fume trop. Il s’oublie dans la marche, il oublie le temps, il laisse ses pensées s’alanguir.

Il ne saurait pas vraiment dire quand les choses ont commencé à aller de travers. Quand ça a commencé à dévier, pour lui, pour ceux qui sont autour de lui.

Il y a une inertie, comme un jour d’été plombant de soleil, quand la sueur colle à tous les vêtements et le bitume bout sous les pieds. Mais il y a aussi une altération. Les nuages se font plus pesants au-dessus de la plaine. Ils s’accumulent sur les bords du paysage, une ceinture de brume qui voile l’horizon. Ça va de travers, impossible de le nier.

L’horizon, on ne le regarde même plus. Un jour, il ne sait plus quand, l’horizon a disparu. L’horizon est voilé, cercle de brume autour de lui. Et pourtant le soleil lui tombe dessus comme une masse durant le jour. Il le rend fou. Dieu merci il y a le soleil.

Il tente encore de jeter son regard par-delà la brume, il s’abîme les yeux et cette obsession ne lui vaut que des haussements d’épaules. Autour de lui on a accepté un paysage sans horizon, et il doit admettre qu’il n’a pas trop le choix lui non plus.

L’obscurité est en train de descendre sur la plaine et les affleurements rocheux. Les bruits de moteur, on les entend émerger, prendre possession de l’espace, puis se fondre dans le vent. Au fur et à mesure qu’il marche et que l’obscurité descend, ils se font rares.

Il respire l’air de la nuit qui tombe. Les lumières de la ville, vacillantes, ne sont plus très loin. Elles l’appellent, les promesses d’un retour.

Un jour on n’a plus sa place à l’endroit où l’on a grandi, il faut aller la chercher ailleurs, par-delà l’horizon voilé. Il faut buter contre son chemin, renvoyé de lieu en lieu.

Il est parti, mais il a retrouvé ailleurs l’horizon bouché. Tout le pays, toute la région. Il a plongé dans les embouteillages de la capitale, ils étaient si nombreux à affluer. Au début il ne mangeait qu’une fois par jour. Il cherchait des petits boulots par ci par là.

Maintenant il est de retour chez les siens, pour les fêtes.

Je le regarde pénétrer dans la ville de son enfance et saluer les gens, des poignées de main vigoureuses, des coups d’épaules, des claques dans le dos. Je le regarde, mais non, je l’imagine, simplement. Je le devine assailli par les souvenirs à chaque coin de rue, les années qui se rappellent à lui, l’humeur ployant sous la mémoire. Je l’imagine pousser la porte de sa maison, se faire aspirer par les bras de sa mère, sous le regard de son père qui le jauge.

Il enlève ses chaussures pleines de poussière orangée. Il s’agenouille dans le salon. Sa mère lui apporte les plats qu’elle a cuisinés. Il mange en silence, en lui souriant à demi. Son père est derrière lui. Il est content qu’il soit là, mais il ne le dit pas, il ne le dira jamais. Il y a plusieurs années qu’il s’est réfugié dans le silence.

Je l’imagine encore. Après le voyage il tombe de fatigue, il emporte un matelas sur le toit et s’y allonge. Le ciel est illuminé d’étoiles, qui l’avalent. A quel point ça lui avait manqué.

Au matin il trouve sa mère dans la cuisine. Les autres ne sont pas encore levés. Lui et sa mère, ils partagent une cigarette, en cachette. Il lui raconte les choses du quotidien, la capitale, les soucis. Elle aurait elle aussi des choses à lui dire mais elle ne le fait pas, elle l’écoute simplement, la chair de sa chair, qui rentre si rarement. Elle se souvient de lui quand il était enfant. Elle aurait aimé que ce temps ne finisse jamais, mais maintenant il a grandi. Rien pour le retenir ici. Il lui a échappé.

Il l’aide à couper les légumes. Elle chante. Les chants qui ont bercé son enfance. Il les fredonne dans sa barbe. A quel point ça lui avait manqué.

Et puis le soleil reprend sa hauteur et le jour se réveille pour de bon. Il se douche à l’eau froide. Ses cheveux sont encore mouillés quand il rejoint le café, à moitié vide. Les vieux amis attablés à la table du fond. Accolades et clameurs, claquements de mains. On se donne rapidement quelques nouvelles. On se rappelle les vieilles plaisanteries.

Et puis l’épuisement. On regarde les gens passer dans la rue. Comme hier. Comme demain.

Les jours s’ajoutent les uns aux autres. La maison, le café, la rue. Il retrouve la sensation familière du temps qui fuit. La nausée du temps qu’on n’arrive plus à agripper, qui s’écoule à travers le corps, comme si le corps n’avait aucune substance.

Seulement des corps fantômes dans cette ville condamnée.

A l’horizon le brouillard, toujours plus dense, à la verticale le soleil toujours plus enclume.

Il ne reste plus qu’à fuir, ou plonger dans l’ivresse, tourner en rond. Tourner assez vite pour qu’il n’y ait plus rien.