Il a perdu…

Dès les premiers moments où l’euphorie s’est dissipée telle une brume, pour laisser place à des trouées de clairvoyance lourdes comme des clous, il a entamé la liste de nos pertes. Je dis nos, mais je devrais dire de ses pertes. Il a perdu le nous aussi.

Il a perdu ceux qui sont partis derrière la mort et dont il ne se risquerait plus à dire qu’ils sont auprès de Dieu – il a perdu la foi en premier lieu.

Il a perdu ceux qui sont partis loin, qui reviennent parfois altérés, comme si, trop habitués à changer de peau, ils avaient perdu leur chair, ils n’étaient plus faits que des enveloppes dans lesquelles ils se glissent. Et le passé des souvenirs qu’ils invoquent pour se rapprocher a été perdu aussi.

Il a perdu ceux qui ont viré de bord, qui ont épousé les formes versatiles de ce qu’ils voulaient renverser, ce dont les contours se sont floutés, insidieux comme la lumière d’un néon, et il est presque certain d’être pareil à eux, mais tous ils se dispersent. Il a perdu ses repères.

La ville continue de pomper et déverser les flots qui la traversent, de s’étendre, de se dégorger dans les champs, dans les rêves, dans l’intime d’une conversation dite à voix basse, fragile comme un cœur qui bat. La ville. Un animal qui remue après avoir été égorgé. Un rire nerveux. La ville, il la regarde s’agiter sans souffle. Il a perdu la sensation de l’habiter.

Il a perdu le fil, il a perdu les fils qui le reliaient à d’autres moments, d’autres lieux, d’autres mains à serrer dans les siennes, il a perdu le souvenir de leurs lignes, il a perdu le déchiffrage de l’amour en germe, l’amour en fruit. Même les cendres de l’amour, le vent les a chassées.

Il a perdu les promesses. Elles se sont effacées. Ecrites trop tôt. Trop vite proclamées. Elles lui ont fondu dans les mains. L’avenir est délaissé, il erre dans une bulle inatteignable, il se cogne la tête contre les murs.

Il a perdu les mots pour dire la perte, sa voix s’est rouée, le langage est à terre en morceaux de sens, même le langage a été dérobé. Le visage s’est figé dans une grimace, masque impassible, sourires automatiques. Visage contre visage, les mots qui tournent, qui se cognent les uns aux autres sans s’écouter, qui se répètent, aveugles, sourds, muets.

Il a perdu tout cela et tant de choses encore, que je n’ai pas mentionnées.

Il lui resterait tant de choses à perdre encore et c’est pourquoi il continue à égrener les pertes, cette litanie sur les lèvres.

Ce faisant, il continue à vivre.