Coquelicot (nouvelle)

Voilà quelques minutes que les grands rideaux de la salle ont été tirés et le projecteur fait défiler des vidéos amateurs de foules, de scènes de torture, de coups de feu, de ruines, de famines. Le peuple veut la chute du régime. Les hommes de la foule semblent balayer l’air avec la main. Tu t’agrippes au velours de ton fauteuil, tu presses le moëlleux de l’accoudoir. Ces images, tu les as déjà vues. Certaines, du moins : tu les as vues d’un regard distant, distrait, à la télévision, à l’heure du repas, chez tes parents. Des images éparpillées, morcelées, noyées de voix off, au milieu de reportages venant des quatre coins de la Terre. Là, projetées sur le grand écran, dans un ordre étudié, tu les vois différemment. Une trame de sens se forme. Ces images, c’est l’histoire, la grande, celle qui n’arrive pas souvent chez toi, à laquelle tu es pourtant mêlée, de loin, de trop loin à ton goût.

Ces images de foule, de tout est possible, tout peut arriver. Elles s’accrochent à toi. Tu aurais aimé vivre un évènement de l’ampleur de celui que tu vois projeté. Les scènes qui te sont montrées, tu le sais, resteront longtemps imprimées dans la mémoire des hommes qui les ont vécues, mais aussi celle du pays, du monde. Tu es tendue sur ton fauteuil. Cette violence, les coups sur les corps, les balles, le sang, tu ne la connais pas, tu ne l’as jamais éprouvée. Tu ne sais pas comment elle t’aurait tailladée, modelée, comment tu aurais changé. Tu aimerais bien savoir. Curiosité née de l’ennui. Maintenant tu ne peux que te l’imaginer.

Puis c’est la voix du réalisateur qui reprend la main sur son film, depuis son exil en France, exil sans goût. Son cœur est resté là-bas, en Syrie. Son cœur y palpite. Une femme se joint à lui, avec les images de sa caméra. Celles de Homs dévastée, d’un petit garçon qui erre dans les décombres, qui porte un pistolet en plastique en bandoulière. Qui cueille un coquelicot dans la poussière. Rouge flamboyant. D’un coup tes yeux se voilent.

***

Voilà. Tu te souviens. C’est par ce film que tu rencontres Farid. Tu sors de la salle, la démarche un peu gauche, après la violence de la lumière rallumée. Dans le hall du cinéma, l’association de solidarité avec la Syrie a préparé des victuailles, qu’elle a posées sur des tables recouvertes d’une nappe en papier. Tu n’as pas vraiment faim, mais tu te sens fébrile et tu ne sais pas trop quoi faire de ton corps. Tu es venue seule et, sous la lumière blafarde, tu te sens jaugée. Tu cherches à occuper tes mains. Alors tu t’approches de la table. Quelqu’un te tend un verre de vin. C’est lui, Farid. Il porte un pull en laine rouge sur sa peau mate, ses yeux noirs rivés sur les tiens, qui te gênent, qui te chatouillent un peu. Il te dit en anglais tu as pleuré, comme un constat, pas comme une question, et en voyant que ça lui fait plaisir, tes joues commencent à brûler.

Des gens viennent lui parler, et toi aussi tu te mêles aux groupes, tu écoutes les conversations sur l’art et l’engagement, et les défilés de noms de réalisateurs syriens, morts, disparus, et surtout exilés. Les discours sonnent un peu faux, dans cette grande salle sans chaleur, dans cette ambiance art et essai. Tu te souviens du rouge, de l’enfant et de la femme, des vêtements qu’ils portaient. Dans cette salle, le film semble déjà loin. Du bord des yeux, derrière les épaules de ceux qui bavardent, c’est Farid que tu regardes. Il ne dit rien, il s’absente en lui-même, comme s’il s’ennuyait.

Tu comprends, à ce moment-là, qu’il ne sera jamais tout-à-fait là, qu’il a déjà perdu un peu de lui-même.

Il s’est rapproché de toi. La conversation débute péniblement, d’une façon un peu scolaire. Il te dit qu’il vient de Damas, qu’il était dramaturge, avant. Le mot avant a pesé lourd dans la phrase. Alors tu te tais. Il te demande de parler de toi et tu détailles tes activités. Tu te rends compte à quel point elles sont te paraissent mornes. Malgré tout, au moment de vous dire au revoir, vos joues s’effleurent un peu plus longtemps que nécessaire.

Une sorte d’excitation t’accompagne sur le chemin du retour. Tu t’endors entourée par les ruines d’une ville aux terrasses vides. Tu t’imagines la parcourir, à la nuit tombée, une arme sur l’épaule, butant sur les gravats. Tu t’imagines t’engouffrer dans une maison qui ne paye pas de mine, dans un autre quartier, y transmettre des nouvelles. Tu t’imagines y retrouver Farid, veiller avec lui, et t’endormir à l’aube, la main dans la sienne.

Du moins ce sont les images qui te restent, au réveil, alors que le soleil se devine derrière les volets, des images qui te troublent un peu mais qui s’effacent progressivement, au fil de ta journée. Et Farid, tu le retrouves le soir. C’est lui qui te l’a proposé, c’est toi qui as choisi le bar.

***

Tu vois sa silhouette apparaître derrière la porte en verre, dans un grand manteau, puis il entre, son visage un peu tiré par le froid, ses boucles noires en bataille, et ses yeux font le tour de la salle avant de se poser sur toi. Il s’approche et il s’assoit, sans te quitter des yeux. Sans sourire. Tu en es un peu troublée.

Il te raconte sa journée. Toute une journée perdue dans les couloirs de l’administration, la boule dans le ventre. Les procédures le maintiennent dans l’insécurité, l’inquiétude de savoir son sort lié à un document, à une date, à une signature. L’avenir incertain et les projets impossibles. Il te raconte aussi la faculté, les études qu’il a reprises, en arts de la scène, alors qu’il a encore du mal avec le français, et les nuits passées avec le dictionnaire. Il te dit que ça l’arrange de ne pas avoir le temps de trop penser, de se souvenir, de dresser les bilans. Il n’a pas le temps de tirer au clair ce qu’il ressent, et il a l’intuition que ça vaut mieux ainsi.

Il n’est pas vieux, son corps est jeune, en bonne santé, et pourtant à l’intérieur il se sent plus âgé. Il a déjà vécu plus de choses qu’il n’aurait pensé. Il a vu la mort de près, plusieurs fois, et il a beaucoup perdu. Il n’attend plus grand chose. Parfois il a l’impression de se regarder bouger depuis un endroit à côté, d’être dans la peau de quelqu’un d’autre. Sa peau à lui, il ne sait pas où il l’a laissée. Sans doute en Syrie.

Il boit lentement. Tu te demandes pourquoi c’est à toi qu’il raconte cela. Qu’est-ce qu’il attend de toi ? Tu n’oses pas le lui demander. Tu sens une pression, tu ne sais pas quoi lui répondre, alors tu te lances dans des phrases improvisées et tu lui dis des mots que tu aurais retenus si tu y avais réfléchi davantage.

Tu lui dis que toi tu es jeune et tu n’as pas vécu autant. Que bien sûr, quand même, tu as de moins en moins d’illusions, une propension à être étonnée qui faiblit, mais tu restes encore un peu naïve. Tu lui dis que si c’est ce qu’il recherche, il peut le trouver chez toi, pour un temps. Et tu le regardes dans les yeux, d’un regard qui tangue un peu, qui voudrait dévier, mais qui a, comme par miracle, trouvé le courage nécessaire pour affronter sa réaction.

Il sourit, un sourire bancal : ses yeux se plissent, sa mâchoire se déforme, tout ça n’est pas bien coordonné.

Il dit que tu peux l’aider.

Ton cœur cogne un peu fort dans sa cage, ton corps s’est réchauffé, la joie s’est mêlée à ton sang pour aller inonder tous les vaisseaux.

Le barman est en train d’essuyer les verres au comptoir, en regardant distraitement l’écran en face de lui. Il va bientôt fermer. Farid insiste pour payer tes bières mais il buvait si lentement, tu as compris : il n’a pas beaucoup d’argent. Tu réussis à négocier en invoquant le futur et les prochaines tournées.

Il te raccompagne chez toi, vous marchez lentement, comme pour allonger le temps. Vous marchez en silence, en vous regardant par moments, amusés. Arrivés en bas de ton immeuble, tu lui proposes de monter, en regardant tes chaussures. Tu sens une pression dans ta main.

Une fois dans ta chambre, vous restez silencieux. Vous faites un pas l’un vers l’autre et vous rapprochez vos visages, vous plaquez vos bouches l’une contre l’autre, vous enlacez vos corps.

Après l’amour, il pleure, discrètement, dans la nuit. Tu fais semblant de dormir.

***

La lumière se glisse sous les volets, derrière les rideaux, elle va frapper un pan de mur. Farid a les yeux ouverts, qui fixent le plafond. Il est éveillé depuis un moment. Il te raconte son rêve. Il est chez lui, à Damas, et c’est l’odeur de la cuisine de sa mère qui le réveille. Il descend les marches, pousse la porte, sa mère n’est pas là. Le rideau se balance à la fenêtre. Dans l’autre pièce, une silhouette, de dos. C’est son père, qui lui parle, sans se retourner, dans une langue qu’il ne comprend pas. Il revient sur ses pas, remonte à l’étage, mais il n’y a plus d’étage : soudain il est dans sa chambre de bonne, à Paris. Et il n’y a plus d’escalier. Il n’y a plus de porte. Seulement, derrière le velux, un morceau de ciel.

Tu lui demandes ce qu’il a gardé en mémoire de sa vie en Syrie, les choses du quotidien. Tu voudrais pouvoir imaginer.

Fairuz chantait à la radio le matin. Quand il se levait, elle était là, dans la cuisine. Tous les jours. Ça l’apaisait. Il ne mangeait pas. Il se servait un café. La première cigarette du matin, c’est ça qui le réveillait. Ensuite il sortait. Il faisait ce qu’il avait à faire, les études, les petits boulots, le travail au théâtre. Le soir, quelques amis venaient chez lui, ou il allait chez eux. C’étaient des camarades, aussi. On ouvrait une bouteille d’arak. On parlait. De la politique, des filles, de l’art, des lieux, des gens. Voilà.

Tu te lèves, tu allumes le lecteur, tu mets une chanson. Donne-moi la flûte et chante.  La voix de Fairuz emplit le matin, languide.

Eteins, s’il-te-plait. Il a dit ça doucement, les yeux fermés. Excuse-moi, mais je ne veux plus l’écouter.

Tu rougis.

***

Paris est gris et froid. Les gens râlent pour un rien. Les gens marchent pressés. L’expression vide, ou aggressive, de faut-pas-m’emmerder. Tu dévales les marches, tu longes les couloirs, tu suis leurs coudes, leurs bifurcations, toujours bien encadrée par la signalisation. Tu attends le métro, le regard vaguement accroché aux panneaux publicitaires. Tu es debout, face à une affiche qui vante le côté « pratique » mais tout de même « responsable » des paniers repas bio livrés à vélo par une nouvelle enseigne. Pour le soir, après une journée harassante, le corps trop lessivé pour cuisiner ou faire la vaisselle.

Tu soupires, الحياة, « el Hayet », la vie. C’est un mot que Farid t’a appris. A l’intérieur, tu es prise d’un rire nerveux, qui te vaut des regards soupçonneux tandis que tu pénètres dans le wagon et que tu t’assois sur la banquette. La publicité défile derrière la vitre, répétée plusieurs fois mais de plus en plus vite, avant que le métro ne s’engouffre dans le couloir sombre.

Ce décor assommant, la vie normale, la vie quotidienne, il ne faut pas laisser tout ça t’engloutir. Tu te remémores ce que Farid te disait le matin-même, en prenant le café. Souvent ça t’apaise de penser à lui, comme s’il te donnait une raison de marcher d’un endroit à un autre, un repère, une histoire, une façon d’exister en dehors de la répétition et de l’insignifiance. Ça fait plusieurs semaines, plusieurs mois, même, tu ne comptes plus les matins. Vous avez pris vos habitudes : assis sur des chaises pliantes, autour d’une petite table en fer forgé, qui ne prend pas trop de place. Sur la table, le cendrier. Vous avez chacun votre tasse. Parfois il parle, souvent il se tait. Il a ses moments de joie, et des périodes plus longues où il se retranche dans des endroits de sa tête auxquels tu n’as pas accès. Et tu te contentes d’être là. Parfois tu l’embrasses doucement dans la nuque et il passe furtivement la main dans tes cheveux.

Ce matin, il a parlé longtemps. Au début, on n’aurait jamais imaginé ce que ça déclencherait. De descendre dans la rue, pour les manifestations. On voulait vivre comme vous, pouvoir boire une bière avec une fille, vivre avec une fille sans avoir peur d’entendre les coups frappés à la porte, sans devoir se cacher des voisins, on voulait pouvoir étudier la matière de son choix, on voulait la liberté. Et puis la justice, la fin de la misère. Dans les régions, ils voulaient le pain. Quand on a entendu les coups de feu, le bruit des balles dans les corps, quand on a dû récupérer les cadavres, en levant les mains au ciel… mais ils tiraient quand même, ils tiraient sur nous, désarmés, les mains au ciel.

Il n’aurait jamais pensé que ça puisse changer comme ça. Il ne retrouvera pas celui qu’il était avant. Rien ne sera plus pareil. Il se dit qu’il aurait peut-être dû rester à la maison… Son père lui demandait de rester à la maison. Sa mère se taisait. Ses yeux lui disaient de sortir, enfin c’est l’impression qu’il avait… Quand son père est mort, dans un bombardement, plus tard… Il était allé rendre visite à un ami, dans le quartier d’à côté… Quand il est mort, sa mère est allée vivre chez sa sœur. Elle refuse encore de quitter la Syrie. Par entêtement. Il aimerait dire que si c’était à refaire, il ressortirait dans la rue, mais il ne sait pas.

On s’est fait déborder. On s’est fait envahir, déposséder de ce qu’on avait fait. On n’était pas prêts, peut-être. On n’est jamais assez prêts, de toute façon … Il y a eu trop de sang. Il y a encore trop de sang. Trop de choses se sont cassées. Les enfants ne sont plus des enfants. Et on a perdu le goût, on n’a même plus nos rêves.

Ce matin, tu te souviens, tu l’as regardé avec des grands mots sur le bout de la langue, des mots de cours d’éducation civique : « résister », « rester debout », « s’insurger », « liberté », « dignité », « justice ». Mais tu ne sais pas si ces mots pèsent vraiment plus lourd que l’amoncellement de cadavres, que les villes en ruine. Alors tu n’as pas osé les prononcer.

En silence, tu as repensé au film, au petit garçon qui cueillait un coquelicot dans la poussière.

***

Tu commences à fréquenter les conférences de l’association de solidarité avec la Syrie, les autres projections, les concerts, les rassemblements. Tu lis des articles, des romans, des essais. Tu prends position pour la Syrie libre, pas celle de Bachar, ni celle de Daech. Tu en parles avec tes amis, avec les gens de la fac. Tu t’énerves contre ceux qui nient la responsabilité du régime dans les attaques à l’arme chimique. Tu es de plus en plus reconnue dans ce que tu fais. Tu appelles à la solidarité avec les mouvements syriens démocratiques et le peuple syrien en général, au nom de la culpabilité collective de ne pas les avoir soutenus lors des premières répressions. Et tu finis toujours par mentionner Farid, sans pouvoir t’en empêcher. Par mentionner votre relation, sans trop savoir pourquoi. Tu préfères en tout cas ne pas en sonder les raisons.

Lorsqu’il se joint à vous, tes amis et toi, les conversations prennent un tour différent. Il parle peu, il reste un peu distant. Il y a plus de silence entre les mots, les visages se font plus attentifs, chacun pèse un peu plus ses phrases.

Et tu aimes ça, l’attention qu’il provoque, l’impression qu’il fait. Tu ressens de la fierté.

Mais lui, il va de moins en moins aux événements de solidarité. Plus tu prends de la place dans ces mouvements, plus il se retire, et tu fais semblant de ne pas voir ce changement, tu évites d’y réfléchir.

Il te dit qu’il se voit comme dans un zoo, qu’on lui demande de représenter les siens alors qu’il ne représente que lui-même. Les gens là-bas qui vivent chaque jour avec la mort, on leur demande d’incarner des espoirs impuissants. Et on parle en leur nom, on les drape de rêves importés. Il y a aussi ceux qui les examinent et, les jugeant indignes de soutien, soutiennent le bras armé d’un dictateur, mais ceux-là il ne veut même pas leur parler.

Et quand, dans le restaurant où vous êtes attablés après une manifestation où il a daigné vous rejoindre, toi et tes amis, quand tu lui demandes de parler de la Syrie, il te fusille des yeux. Il répond aux questions de manière aussi concise que possible. A la limite de l’impolitesse. Et tu lui en veux. Tu voudrais qu’il leur dise ce qu’il a fait, qu’il parle des mouvements révolutionnaires, du courage qu’il fallait avoir, de la menace de la torture, de l’insalubrité des prisons. Tu voudrais que les autres entendent tout cela. Mais lui, toujours, il élude. Et les autres, ressentant un malaise, te demandent ce qu’il a, ce qui le rend comme ça. Ils s’attendaient plutôt à de la sympathie, voire à de la gratitude.

Sur la route du retour, il évite de croiser tes yeux. Il regarde ailleurs. Tu lui prends la main, il la garde, sans détourner son regard de la fenêtre de la rame, derrière laquelle il n’y a rien à voir.

Une fois dans l’appartement, il te demande de tout arrêter. Il te regarde et pour la première fois, dans ses yeux, tu vois la haine. Et une sorte de crainte. Il te dit que tu ne sais rien. Que lui non plus. Le pays d’où il vient est devenu un gagne-pain pour des experts improvisés, un spectacle dont chacun attise les aspects tragiques pour valoriser sa propre image.

Et toi, tu voudrais te disculper, te défendre, mais ce qu’il dit, peut-être que tu ne le comprends que trop bien. Et tu as honte, soudain tu as honte, mais tu te bats contre cette honte en dirigeant ta colère contre lui.

Il se détourne de toi et il soupire. On dit trop de mensonges. Il dit ça en parlant au mur. Il dit Mieux vaut se taire, mais il parle encore. La douleur au moins est muette. Mieux vaut se replier. Pour ne pas se faire bouffer par les vautours.

Et toi tu sens monter en toi la colère, tu lui en veux de juger froidement ceux qui agissent, et surtout, peut-être, tu lui en veux de se détourner de toi. C’est pour lui que tu fais ça. Tu essaies de le convaincre, tu essaies de te convaincre toi-même. Parce que lui, justement, ne le fait pas. Il a réussi à s’échapper, à venir ici. Lui, au moins, est en sécurité, bien au chaud dans ton lit. Il a une chance que les autres n’ont pas, et il n’en fait rien. C’est comme si il les laissait crever en silence. Il n’écrit même plus. Il se dit « dramaturge » mais n’écrit rien. Pas une ligne, depuis son arrivée. Il n’essaie même pas.

Il s’est immobilisé, il continue à regarder le mur, et d’une voix blanche il dit qu’il ne croit plus à la parole. Que sans la parole rien de tout cela ne serait arrivé. Que seul le silence est vrai. Il se met à pleurer.

Tu le regardes pleurer, devant le mur, et tu te demandes si c’est bien le même que tu avais vu à la projection. Là il t’irrite, tu ne retrouves pas en toi l’estime que tu lui portais. Et ta honte en est décuplée. Alors tu t’approches de lui et tu l’enlaces.

Vous faites l’amour violemment. Il te fait mal, puis il s’excuse. Il se rhabille et sort dans la nuit.

***

Le lendemain il sonne à l’interphone. Il a vu la lumière à travers tes rideaux. Il sait que tu es là. Tu fixes l’appareil des yeux, sans décrocher. Il sonne encore. Tu n’ouvres pas. Tu vas à la fenêtre, un peu en retrait, pour voir sans être vue. Au bout d’un moment, il s’éloigne, tête baissée, sans un regard en arrière.

Tu l’as laissé s’en aller. Tu sais qu’il ne reviendra pas.

Quand tu descends, tu remarques une tache rouge sur le seuil de la porte de l’immeuble : un coquelicot fané. Voilà.

 

 

(Une nouvelle écrite il y a un bout de temps, après dépoussiérage)

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