Stalingrad

C’est arrivé si vite. A peine le temps de percevoir les signes. Les premières explosions. Boomerangs. Les sirènes. Les remerciements. Quelques grognements à l’apparition des tenues de camouflage. L’indignation, oui, un peu, l’indignation quand même. Mais l’haleine trop courte, l’haleine occupée ailleurs, les œillères. Je ne sais pas.
Ensuite, les tenues de camouflage, on les a vus proliférer en silence. Les signes. La peur. La honte. Tout mélangé.

Les statistiques des services sociaux qui gonflent, puis les courbes qui vomissent les nombres vers des poches périphériques. Les nombres comme engloutis dans des trous noirs. Pendant que le centre se hérisse de grilles et de piques.

Mais il y a des nombres trop noirs, des trous qui mènent à des endroits qui existent.
Là-bas on a voulu gommer la jungle. La jungle a rejailli. Une tentative. Plus centrale. Stalingrad. Mais on a vidé Stalingrad. On a encerclé Stalingrad. Les barrières, les parpaings et les grilles. Les camions et les uniformes.

Je suis accrochée à toi. Nous marchons à travers Stalingrad. Je serre ta main un peu plus fort. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas. Nous marchons.

Les signes. Je me souviens, à l’époque. Nos sourires qui se figeaient soudain, nos yeux qui partaient dans le vague. Nous buvions jusqu’à vomir.

Nous aurions dû analyser les signes et réagir plus tôt

Peut-être, nous n’y croyions pas vraiment. Sans doute. La honte. La paralysie. Tout mélangé.
Je me souviens.
Je me souviens de ces temps où nous étions saisis parfois par de vagues inquiétudes, que nous chassions d’un rire ou d’un haussement d’épaules. Les signes, nous n’y croyions pas vraiment.
Mais c’est arrivé pourtant, et bien plus tôt que nous l’aurions cru. Revenir en arrière, impossible, le trou noir aspire et dégage et il n’y a pas de retour.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.

Je suis accrochée à toi et nous marchons. J’ai peur mais je ne le dis pas. Je serre ta main. Je te serre. Je ris et je t’embrasse. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

En un sens ça n’aurait rien changé. Peut-être. Je ne suis pas sûre de quand ça a commencé. A quel moment c’était déjà trop tard. Si c’est trop tard. Est-ce qu’il valait mieux ainsi profiter des dernières saveurs d’une insouciance dont nous ne savions pas encore à quelle vitesse elle serait périmée. L’est-elle. Est-ce que nous aurions pu réagir. Est-ce que nous pouvons réagir.

Est-ce qu’il est question de pouvoir. Ou juste il faut faire ce qu’on fait. Et vivre. Sans calculer. L’angoisse. La honte. Les signes. La beauté. Tout mélangé.

Nous marchons. Je te serre un peu plus fort. Je sais que tu vas t’en aller. Non c’est moi qui vais m’en aller. Non. Nous allons. Ils nous en alleront. Stalingrad. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.
Nous buvions jusqu’à vomir.
Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.

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