Le blanc laiteux du ciel

Tu voulais boire le lait du ciel et lire toutes les nuances et connaître toutes les peines et les joies.

Tu voulais déchaîner ton cœur contre le mur le briser et chercher derrière tous les cols et les pics et au fond de la mer. Faire justice. Démasquer tous les faussaires. Brûler les prisons. Engendrer un nouveau langage. Faire exister ce qui est à peine perceptible, à peine dicible, pourtant là, toujours là.

Il y avait eu les vagues, et surtout la grande déferlante. Ce moment qui faisait vibrer vos chairs, qui s’est imprimé en toi, où vous croyiez à d’autres possibles. Mais en surplomb, des statues de fer ont retendu les fils, moins douloureux mais plus étroits.

Et maintenant tu es dans un coin, le corps ramassé sur lui-même et l’angoisse comme un trou dans ton ventre qui t’aspire les tripes. (Je t’en prie, ne les perds pas.) Même si tu es debout. Encore.

Il y a des jours, tu arrives à désamorcer tout ça. A te greffer. A faire partie du monde. A te remettre en marche. A retrouver les échos de l’union des rues et du feu. A y rester fidèle.

Mais après certains réveils, tout est épreuve. Même le vent. Les visages dans la foule, les rires. Les costumes repassés. Et tu ne te lèves pas.

La file des anciens amis qui se rangent ou s’exilent s’allonge toujours un peu plus, et ceux qui les remplacent ne les égalent pas. De nouveaux tapages. La déferlante est passée, sans doute pour longtemps. Restent les bouillonnements sourds, tranquilles, des réarrangements. Comme après une gueule de bois.

Ce poids dont tu n’arrives pas à te défaire. Depuis toujours. Depuis longtemps. (Ta mémoire te joue des tours.) Depuis qu’il s’est chargé de ce que tu as perdu, le blanc laiteux du ciel est trop lourd.

Tu avais effleuré le ciel, humecté tes lèvres de son lait. Avant qu’il ne s’effondre sur toi et te brise les os. Te remettre, dans la douceur des défaites, dans l’amertume de la douceur, dans le souvenir d’un corps perdu. Rien n’est jamais acquis. La mort est toujours là qui te tente. La mort ne veut toujours pas de toi.

Il y a des choses, personne ne peut les faire à notre place. Il n’y a personne entre soi et le vide.

Il y a des choses, personne ne peut les faire à notre place. (Mais on aimerait bien être ensemble à les faire.)

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Stalingrad

C’est arrivé si vite. A peine le temps de percevoir les signes. Les premières explosions. Boomerangs. Les sirènes. Les remerciements. Quelques grognements à l’apparition des tenues de camouflage. L’indignation, oui, un peu, l’indignation quand même. Mais l’haleine trop courte, l’haleine occupée ailleurs, les œillères. Je ne sais pas.
Ensuite, les tenues de camouflage, on les a vus proliférer en silence. Les signes. La peur. La honte. Tout mélangé.

Les statistiques des services sociaux qui gonflent, puis les courbes qui vomissent les nombres vers des poches périphériques. Les nombres comme engloutis dans des trous noirs. Pendant que le centre se hérisse de grilles et de piques.

Mais il y a des nombres trop noirs, des trous qui mènent à des endroits qui existent.
Là-bas on a voulu gommer la jungle. La jungle a rejailli. Une tentative. Plus centrale. Stalingrad. Mais on a vidé Stalingrad. On a encerclé Stalingrad. Les barrières, les parpaings et les grilles. Les camions et les uniformes.

Je suis accrochée à toi. Nous marchons à travers Stalingrad. Je serre ta main un peu plus fort. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas. Nous marchons.

Les signes. Je me souviens, à l’époque. Nos sourires qui se figeaient soudain, nos yeux qui partaient dans le vague. Nous buvions jusqu’à vomir.

Nous aurions dû analyser les signes et réagir plus tôt

Peut-être, nous n’y croyions pas vraiment. Sans doute. La honte. La paralysie. Tout mélangé.
Je me souviens.
Je me souviens de ces temps où nous étions saisis parfois par de vagues inquiétudes, que nous chassions d’un rire ou d’un haussement d’épaules. Les signes, nous n’y croyions pas vraiment.
Mais c’est arrivé pourtant, et bien plus tôt que nous l’aurions cru. Revenir en arrière, impossible, le trou noir aspire et dégage et il n’y a pas de retour.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.

Je suis accrochée à toi et nous marchons. J’ai peur mais je ne le dis pas. Je serre ta main. Je te serre. Je ris et je t’embrasse. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

En un sens ça n’aurait rien changé. Peut-être. Je ne suis pas sûre de quand ça a commencé. A quel moment c’était déjà trop tard. Si c’est trop tard. Est-ce qu’il valait mieux ainsi profiter des dernières saveurs d’une insouciance dont nous ne savions pas encore à quelle vitesse elle serait périmée. L’est-elle. Est-ce que nous aurions pu réagir. Est-ce que nous pouvons réagir.

Est-ce qu’il est question de pouvoir. Ou juste il faut faire ce qu’on fait. Et vivre. Sans calculer. L’angoisse. La honte. Les signes. La beauté. Tout mélangé.

Nous marchons. Je te serre un peu plus fort. Je sais que tu vas t’en aller. Non c’est moi qui vais m’en aller. Non. Nous allons. Ils nous en alleront. Stalingrad. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.
Nous buvions jusqu’à vomir.
Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.