Savon

J’ai déboutonné, dégrafé, dézippé tous mes vêtements
que j’ai fait glisser le long de mon corps
et laissés en tas sur le sol
comme des peaux, comme des vestiges

J’ai enjambé la baignoire et fait couler l’eau
entre mes pieds, en attendant qu’elle se réchauffe
et j’ai hissé le pommeau au-dessus de moi
pour que l’eau tombe en trombes

J’ai arrêté l’écoulement de l’eau
les gouttelettes ont continué de tracer leurs pistes
le long de mon ventre et de mes cuisses
avant de s’écraser sur l’émail

D’une main j’ai pris le cube de savon
en me rappelant les huiles et les épices en devanture
de cette échoppe parisienne
si exotique, n’est-ce pas,
où je l’avais acheté

J’ai appliqué le savon sur ma peau
en respirant l’odeur
douce et lourde
d’olive et de laurier

En pensant à tous ceux qui se sont lavés
avec ce savon depuis des millénaires
ceux qui l’ont vendu, ou qui l’ont
ramené de voyage

En fermant les yeux j’ai vu les usines
défoncées par les bombes
et cette ville, Alep,
qui maintenant pue la faim, la sueur,
la poussière et le sang

Et puis j’ai tout rincé
ma peau grasse de savon,
la honte et les images
mais l’odeur est restée dans l’air et sur ma peau.

D’Alep je ne connaissais que le savon
et maintenant les images des ruines
des doigts qui se dressent dans la poussière
des bras qui les hissent vers le jour
et qui les portent sur les civières

et les décomptes des morts
des bombes qui s’écrasent
comme tout-à-l’heure les gouttes sur l’émail de la baignoire
mais sous la voix d’un commentateur de JT
au ton grave et presque carnassier

Et le brouhaha
des camps qui tentent des lectures
selon leurs positions
la façon dont ils colorent les mappemondes
l’abstraction des amis et des adversaires
qui broie les histoires
parce que les histoires échappent toujours
aux oppositions binaires

Il est vrai que
ma position est lointaine

Mon regard n’est pas celui
qui extirpe les corps des décombres
ou qui pleure un parent

Mon regard est lointain
il me suffit de cligner des yeux
pour que tout disparaisse

Mais il y a trop de liens déjà
trop de visages
de sculptures
de romans
de voix
de parfums
pour que vraiment tout disparaisse
pour que la nuit
mes rêves ne soient pas hantés par des ombres

Le familier s’est invité dans la distance
s’est invité dans les mémoires
Bien entendu, le familier,
c’est la réalité distordue
qui trompe
qui déchire, mais qui éclaire aussi
qui touche et donne
un sens

Et c’est peut-être ça
finalement
Alep, l’enjeu, pour moi, pour nous,
ce qui nous tient debout
ce qui nous rend humains

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