Ce moment où l’on bute contre soi

C’est être assis à côté de quelqu’un qu’on aime, ou plutôt qu’on pourrait aimer

Et ne pas pouvoir tourner la tête, ne même pas en avoir envie, ou en avoir envie mais avoir le cou paralysé par l’angoisse

Être là, comme dans la nostalgie de ce qui est présent, son corps à lui à côté de son corps à soi

Ça se sent, ces choses-là, quand on reconnaît quelqu’un qu’on ne connaît pas

A la façon qu’il a d’enfiler les mots, de baisser les yeux, de bouger ses mains

A la façon qu’il a de remuer quelque chose, au fond de soi, de réveiller les failles bien profondes au fond de soi

Le désir nait des failles, il les révèle et en fait sortir d’autres existences dont il faut se saisir

Mais il y a ce moment où l’on bute contre soi

Quand on est surpris de tout le magma enfoui qui se réveille

Mais qui ne sait pas comment s’extirper de soi

Et la petite vie réglée sur les heures déraille un peu

On se sent fatigué et las, on se sent impuissant parce qu’on n’arrive même pas à tourner la tête, à ouvrir la bouche, et à faire sortir ce qui doit sortir

On n’arrive même pas à capter le regard de celui qui est à côté de soi pour qu’on sache si on l’aime ou pas

On est comme prisonnier de soi

Avec son désir plus grand que soi

Et on sait qu’il faut qu’on s’y accroche mais on a le vertige

Et alors on se dit qu’il faudrait peut-être laisser faire les corps

Les laisser reconnaître si le rythme est le bon, si l’odeur est familière, étrange, si le souffle est comme le vent qui nous traverse

Les laisser parler leur langage avant de s’envelopper de la nuit et des rêves

Mais au matin il y aurait le couperet

Le premier regard évité, les pas qui se dirigeraient vers la porte et l’au revoir qui sonnerait comme un doute

Et l’attente. Et plus rien.

Seulement sa béance, le corps en négatif à côté de soi, avant qu’on le gomme, qu’on le griffe de la mémoire

Et alors, ce à quoi on renoncerait, ce serait un peu à soi

Aux parties de soi qui ont jailli des failles

qui se rendormiraient mais qui grinceraient le long des heures, qui frotteraient, et peu à peu elles aspireraient au fond d’elles les désirs

Et puis tout serait figé

Savon

J’ai déboutonné, dégrafé, dézippé tous mes vêtements
que j’ai fait glisser le long de mon corps
et laissés en tas sur le sol
comme des peaux, comme des vestiges

J’ai enjambé la baignoire et fait couler l’eau
entre mes pieds, en attendant qu’elle se réchauffe
et j’ai hissé le pommeau au-dessus de moi
pour que l’eau tombe en trombes

J’ai arrêté l’écoulement de l’eau
les gouttelettes ont continué de tracer leurs pistes
le long de mon ventre et de mes cuisses
avant de s’écraser sur l’émail

D’une main j’ai pris le cube de savon
en me rappelant les huiles et les épices en devanture
de cette échoppe parisienne
si exotique, n’est-ce pas,
où je l’avais acheté

J’ai appliqué le savon sur ma peau
en respirant l’odeur
douce et lourde
d’olive et de laurier

En pensant à tous ceux qui se sont lavés
avec ce savon depuis des millénaires
ceux qui l’ont vendu, ou qui l’ont
ramené de voyage

En fermant les yeux j’ai vu les usines
défoncées par les bombes
et cette ville, Alep,
qui maintenant pue la faim, la sueur,
la poussière et le sang

Et puis j’ai tout rincé
ma peau grasse de savon,
la honte et les images
mais l’odeur est restée dans l’air et sur ma peau.

D’Alep je ne connaissais que le savon
et maintenant les images des ruines
des doigts qui se dressent dans la poussière
des bras qui les hissent vers le jour
et qui les portent sur les civières

et les décomptes des morts
des bombes qui s’écrasent
comme tout-à-l’heure les gouttes sur l’émail de la baignoire
mais sous la voix d’un commentateur de JT
au ton grave et presque carnassier

Et le brouhaha
des camps qui tentent des lectures
selon leurs positions
la façon dont ils colorent les mappemondes
l’abstraction des amis et des adversaires
qui broie les histoires
parce que les histoires échappent toujours
aux oppositions binaires

Il est vrai que
ma position est lointaine

Mon regard n’est pas celui
qui extirpe les corps des décombres
ou qui pleure un parent

Mon regard est lointain
il me suffit de cligner des yeux
pour que tout disparaisse

Mais il y a trop de liens déjà
trop de visages
de sculptures
de romans
de voix
de parfums
pour que vraiment tout disparaisse
pour que la nuit
mes rêves ne soient pas hantés par des ombres

Le familier s’est invité dans la distance
s’est invité dans les mémoires
Bien entendu, le familier,
c’est la réalité distordue
qui trompe
qui déchire, mais qui éclaire aussi
qui touche et donne
un sens

Et c’est peut-être ça
finalement
Alep, l’enjeu, pour moi, pour nous,
ce qui nous tient debout
ce qui nous rend humains