Temps variable

Aujourd’hui
Matin de rêve inquiétant
Rêve en lambeaux
La lumière blanche est cruelle
Les gestes s’écroulent
Le langage renonce

Je m’enlise
J’appelle la tempête
Seul le vent se lève
Et meurt
Sous le soleil radieux

Aujourd’hui
Le chemin des mendiants, infini
Amputés, estropiés, rampant
Frappant le sol de leur front
Sous le cagnard
Le soir ma peau s’est épaissie
Je me sens plus loin de tout
Et j’ai froid

Sur la terrasse surplombant la ville je répète
les mêmes demi-mensonges
Aux inquisiteurs bienveillants
Que-fais-tu-dans la vie ?
Pourquoi-la-Tunisie ?
Réponses hachées noyées dans un sourire

Et je tourne mon regard vers l’horizon
Qui se brouille
Dans l’espace rétréci du voyageur
On retrouve les mêmes manques
Ici et ailleurs

Les mailles des rencontres
Maintenant étendues
Entre les continents
Et nous tissons encore
Jusqu’à l’étouffement
De nos perspectives

Aujourd’hui
Je m’évade
Dans le silence
Dans l’imaginaire
Mais on me pose trop de questions
On s’agrippe à moi comme le lierre
A en étouffer mes pores

La lumière blanche est sans ombre
Seule la nuit couve le secret
Souvenir d’une étreinte volée
Aux promesses
Fugitive
Ma peau réveillée par ses doigts
Avant l’indifférence de ses yeux
Il vient et il  va
Et la faille dans ma poitrine
Je l’apprivoise

Aujourd’hui
Je ne veux pas lire le journal
Brèves éternelles de lèvres cousues
D’affamés volontaires
De brûlés qui n’ont pas réussi
Pas même à mourir

Mais le cadavre du chat
Aux yeux révulsés
Je le regarde
Pour garder l’image en horreur
Je suis vivante

Je suis vivante et je joue le jeu
Où nous sommes tous
à la fois proies et chasseurs
Se battre
Et s’échapper

S’échapper
Mais la lumière est trop crue
Mais le maillage est trop serré
Ceux qui lâchent tombent dans l’oubli
Ou s’embrasent
Un spectacle éphémère
Avant les haussements d’épaules

Les peaux chaque jour plus épaisses
Les cœurs plus isolés
Nos cœurs plus isolés
Alors je fuis.

Aujourd’hui
Nos échecs éparpillés derrière nous
Sous la lumière blafarde
Nos impasses
Trop vite consolidées
Ils ont même emmuré les fenêtres
Et nos efforts vains devant nous
Avortés

Et toi aussi
Les nerfs tendus
L’esprit aux aguets
Que tu abreuves chaque soir
Des effluves
Jusqu’à l’haleine lourde,
La démarche pesante
Ça te fait du bien
Et du mal en même temps
Ton corps déjà marqué

Je crains parfois qu’il ne s’affaisse
Que tu t’oublies
Dans le quotidien
Que tu m’entraînes avec toi
Alors je prends ta main
Je te tire
Et te demande de voler

Seuls nos désirs,
Auxquels on s’agrippe
Peuvent nous porter ailleurs

Mais il faut toujours
Nous battre
Pour garder la peau fine
Pour souffrir
Quand même
Et sortir
De l’enlisement

Aujourd’hui
Mes désirs m’écartèlent
Et la lumière me plombe

Je cherche
Une voie dans ces nœuds
Dans la tension

Aujourd’hui
J’appelle la tempête
Pour le sombre
Pour que les sillons s’évanouissent dans la boue
pour tout le monde
Que nous puissions tracer des pistes divergentes
Tracer
Une fuite en commun

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