Violences

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Depuis toujours il s’efforce de piétiner ses émotions avant qu’elles ne prennent forme. Il dit qu’il faut se dominer. Ses émotions restent tapies dans l’ombre. Des fantômes qui ne sortent qu’à la tombée de la nuit, quand l’alcool se distille dans les veines, quand les langues se délient.

Des fantômes qui prennent possession de son corps, de son sang échauffé, de sa voix qui soudain rugit, de ses poings serrés qui s’abattent sur la moindre provocation, le mot de trop, le geste de défi. Ses poings serrés qui ne peuvent se calmer qu’après s’être entachés de sang. Qui ne se dénouent qu’après avoir tout dépensé.

On le jette dehors et il erre, en grognant, dans les rues, la démarche bancale. Jusqu’à ce que, dans l’amertume, perlent des larmes furtives, vite ravalées. Puis ses yeux se durcissent à nouveau.

 

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Elle a enduré les séries de déceptions en restant debout, en restant là, malgré tout disponible. Les couches d’humiliation se sont accumulées sur sa peau. Comme de l’acide, elles ont rongé son orgueil, ouvrant des plaies qu’elle n’a jamais soignées, qu’elle a seulement étouffées avec du coton.

A la tombée de la nuit, une sensation de puissance se répand dans ses veines, avec l’alcool. La douleur se réveille, une douleur qui la brûle. La douleur, quand l’orgueil n’est plus là pour la contenir, est un bon combustible. Dans ce feu éclot la colère. Et son sang bout, sa voix s’échauffe, la colère la guide vers celui qui, avant, lui jetait l’acide. La gifle s’abat sur lui. Et toute la table la regarde, hébétée, alors qu’elle crie.

Et lui, du bout des doigts il effleure sa joue brûlante de la gifle et de sa honte, alors que d’autres bras se sont refermés sur elle, que d’autres voix lui répètent « calme-toi », mais la douleur n’a pas fini de brûler, et elle crie, elle crie sa douleur, elle crie sa colère, sa voix rauque, méconnaissable, et les bras l’emportent loin des regards, dans un coin, pour qu’on l’oublie.

 

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Tu n’as pas envie d’entendre les cris, tu n’as pas envie de voir les coups s’abattre. Tu n’as pas envie d’avoir affaire à ça. Toi aussi tu bois, et ainsi tu oublies. Tu t’échappes. Tu bois encore, tu fumes, tu dis que tu planes, que tu pars, loin de tout ça, là où il n’y a pas d’émotion, pas de sentiment, là où il n’y a que le vide. Et puis tu vas tellement loin que tu finis par passer le pont, qui derrière tes pas s’affaisse.

 

Au matin, quand les marteaux cognent dans les crânes, quand les voix se sont tues et seuls chantent les oiseaux, quand la cendre a refroidi, on te retrouve, le long des cadavres de bouteilles, le corps inanimé, le visage éteint, la chaleur perdue.

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