Le 20 mars est une date douloureuse

Le 20 mars est une date douloureuse.

Une date qui renvoie à une fêlure, creusée avant ma naissance, dont j’ai hérité, que j’habite.

Le 20 mars 1956. Mon grand-père était déjà parti je crois. Il avait presque trente ans, il avait toujours vécu là. Il avait habité dans la maison du tableau peint par sa grand-mère, que j’ai fini par voir en vrai, enfin ce qu’il en reste : des ruines parsemées de canettes de celtias*, vestiges des soirées de leur nouvelle vie. Au loin la montagne bleue, les champs dorés. Et l’olivier, devant la pièce où mon grand-père est né.

Depuis la banlieue parisienne où il a installé sa famille, où ma mère a grandi, il se souvient de sa jeunesse. Il se souvient, mais il ne remettra jamais les pieds en Tunisie, il ne foulera jamais plus le sol de ce pays.

Il se souvient des oliviers, du travail de la terre, des chacals qu’on entendait glapir dans la nuit. Il se souvient de Brahim, qui apprenait très vite et qui savait tout faire, des lettres qu’ils s’échangeaient jusqu’à ce qu’il apprenne sa mort. Il se souvient aussi des autres ouvriers qui se souviennent de lui comme costaud et sévère. Il se souvient des habits des femmes qu’il s’interdisait de regarder.

Il se souvient peu de son père, mort quand il avait six ans. Il se souvient bien de sa mère, qui dans sa jeunesse bourgeoise avait appris le piano, avant d’atterrir dans cette ferme perdue dans la sécheresse. Sa mère, restée seule après la mort de son époux, y avait élevé ses quatre enfants. Quand il se souvient d’elle, ses yeux ne restent pas secs très longtemps.

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Le 20 mars est une date douloureuse. Le noyau du ressentiment : « Nous avons du partir, mais eux, ils sont venus chez nous ». Le bourgeon de la haine. La haine, entretenue d’abord dans le silence, quand les rapatriés devaient raser les murs, puis dans le murmure, puis dans les vociférations, maintenant que chaque soir la haine est l’invitée des plateaux.

J’ai grandi dans des ritournelles, des refrains répétés aux réunions de famille : « la sueur de mon front » « les impôts » « les assistés » « profiteurs du système ». « Ils brûlent nos voitures » « la valeur du travail » « nos racines chrétiennes » « l’amour de la patrie »…

Et moi, qui mettais en doute, c’était limpide : « la propagande gauchiste ». « Oubliés les bienfaits de la colonisation ! » « Mais regarde ce qu’ils sont devenus quand nous sommes partis ». « Maintenant ils viennent nous envahir », « et bientôt les mosquées remplaceront les églises » « et les femmes devront se vêtir en chauve-souris ».

Quand j’étais petite, dans le milieu où j’ai grandi, il y avait nous et eux.

Pourtant, par son teint, sa façon de parler avec les mains, on a souvent pris mon grand-père pour l’un d’eux. Pour lesquels il n’a plus que dédain.

Le 20 mars est une date douloureuse. J’ai grandi. J’ai fait traîner mes yeux et mes oreilles. J’ai pris des routes et des virages. J’ai pris des positions. Des bateaux, des avions. Jusqu’en Tunisie. Et là, avec certains d’entre eux, j’ai trouvé un nous. Et avec certains d’entre nous, je me suis heurtée à un eux : la ritournelle qu’on me chantait n’est plus la mienne, qu’on ne me demande pas de la reprendre.

Nous et eux ne sont plus. Ne sont plus les nous et eux d’où je viens.

J’ai grandi, j’ai fui, j’ai trahi : j’ai dit « je vous ai compris » mais le 20 mars, j’ai souri. J’ai aimé, j’ai chanté, j’ai dansé la ronde de l’indépendance, avec l’ennemi.

Le 20 mars est une date douloureuse.

Un jour, à un repas, nous avons rejoué la guerre d’Algérie : eux l’OAS, moi le FLN. Ça a réveillé des fantômes, ceux d’une famille cousine, disparue à Oran. 1962. Leur souvenir était toujours coincé dans la gorge et mon grand-père, ce jour-là, l’a dégluti, libérant la parole mais pas la douleur.

Ces géographies de l’histoire, de la généalogie, c’est toujours dans le corps. C’est dans le cœur aussi. Des cœurs fêlés. Des empathies atrophiées. Des blocages sur des boucles, des ritournelles, qui charrient violence et rancœur.

Alors l’éloge de la fuite.

Le 20 mars est une date douloureuse.

Je me faufile dans le creux de la fêlure, en essayant d’y construire des ponts, d’y appliquer un baume. La plaie est infectée…

Le 20 mars**, sur le paquet de cigarettes que je fume, les soirs d’abattement, les soirs de poésie, les soirs d’alcool et de bruit.

Je suis dans la fêlure. Essayant d’être juste, sans renier les miens. Lutter pour ce qui brûle, pour ce nous réinventé, sans piétiner ceux qui m’ont faite, ceux qui m’ont donné un cœur pour me battre et une bouche pour embrasser.

Je ne sais pas encore. Est-ce que c’est possible ? Rester dans la fêlure, qui se dilate, se contracte, au risque de tomber, au risque d’être écrasée…

Le 20 mars et les doutes des nuits sans sommeil. La fumée trouble de l’avenir. Avenir sanglant, c’est ce qu’on dit.

Je sais, au fond de moi, que les guerres peuvent être fratricides…

Le 20 mars est une date douloureuse.

 


 

* marque de bière tunisienne

** Une marque de cigarettes tunisiennes s’appelle 20 mars

Violences

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Depuis toujours il s’efforce de piétiner ses émotions avant qu’elles ne prennent forme. Il dit qu’il faut se dominer. Ses émotions restent tapies dans l’ombre. Des fantômes qui ne sortent qu’à la tombée de la nuit, quand l’alcool se distille dans les veines, quand les langues se délient.

Des fantômes qui prennent possession de son corps, de son sang échauffé, de sa voix qui soudain rugit, de ses poings serrés qui s’abattent sur la moindre provocation, le mot de trop, le geste de défi. Ses poings serrés qui ne peuvent se calmer qu’après s’être entachés de sang. Qui ne se dénouent qu’après avoir tout dépensé.

On le jette dehors et il erre, en grognant, dans les rues, la démarche bancale. Jusqu’à ce que, dans l’amertume, perlent des larmes furtives, vite ravalées. Puis ses yeux se durcissent à nouveau.

 

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Elle a enduré les séries de déceptions en restant debout, en restant là, malgré tout disponible. Les couches d’humiliation se sont accumulées sur sa peau. Comme de l’acide, elles ont rongé son orgueil, ouvrant des plaies qu’elle n’a jamais soignées, qu’elle a seulement étouffées avec du coton.

A la tombée de la nuit, une sensation de puissance se répand dans ses veines, avec l’alcool. La douleur se réveille, une douleur qui la brûle. La douleur, quand l’orgueil n’est plus là pour la contenir, est un bon combustible. Dans ce feu éclot la colère. Et son sang bout, sa voix s’échauffe, la colère la guide vers celui qui, avant, lui jetait l’acide. La gifle s’abat sur lui. Et toute la table la regarde, hébétée, alors qu’elle crie.

Et lui, du bout des doigts il effleure sa joue brûlante de la gifle et de sa honte, alors que d’autres bras se sont refermés sur elle, que d’autres voix lui répètent « calme-toi », mais la douleur n’a pas fini de brûler, et elle crie, elle crie sa douleur, elle crie sa colère, sa voix rauque, méconnaissable, et les bras l’emportent loin des regards, dans un coin, pour qu’on l’oublie.

 

A la tombée de la nuit, à la mort d’un jour sans soleil, l’alcool se distille dans les veines, le sang s’échauffe, les langues se délient.

Tu n’as pas envie d’entendre les cris, tu n’as pas envie de voir les coups s’abattre. Tu n’as pas envie d’avoir affaire à ça. Toi aussi tu bois, et ainsi tu oublies. Tu t’échappes. Tu bois encore, tu fumes, tu dis que tu planes, que tu pars, loin de tout ça, là où il n’y a pas d’émotion, pas de sentiment, là où il n’y a que le vide. Et puis tu vas tellement loin que tu finis par passer le pont, qui derrière tes pas s’affaisse.

 

Au matin, quand les marteaux cognent dans les crânes, quand les voix se sont tues et seuls chantent les oiseaux, quand la cendre a refroidi, on te retrouve, le long des cadavres de bouteilles, le corps inanimé, le visage éteint, la chaleur perdue.