Sur un danseur

De son enfance perdue dans les champs, il garde l’habitude du songe. Les collines du chemin de l’école, qu’il parcourait quand le matin s’étirait dans le ciel, habitent encore le paysage de ses pensées. Moments passés avec soi et avec le monde, à sentir le vent.

Quand la ruine venait, les flammes des bougies vacillaient dans la grande maison familiale perdue dans les champs. La télévision ne fonctionnait pas. Le ciel emplissait les fenêtres. Les ombres des oliviers hantaient son sommeil.

Quand la ruine s’en allait, les ampoules remplaçaient les bougies. L’horizon s’ouvrait aux rumeurs de la télévision, aux promesses de l’avenir. Le ciel semblait plus petit.

Aujourd’hui la ruine continue d’aller et venir, entre les dettes qui se creusent à la banque et les liasses de billets de la contrebande. Toujours il se tient droit.

Il n’est jamais complètement présent, sauf quand il est un autre. Quand il est un autre, il l’est intensément. C’est peut-être comme cela qu’il se perd, peut-être comme cela qu’il a trouvé des îles. Peut-être pour cela qu’il a brûlé les fils qui le reliaient à la terre, un soir de vin.

Depuis il trace son chemin dans un espace étrange où la faim et l’amour ne veulent plus dire la même chose. Il se trouve assailli de questions lancinantes : que montrer, pour quels yeux, pour quelles oreilles ? Et lui, jusqu’où est-il capable d’aller ?

Au café, quand il se mêle aux bavardages, il peut entendre le grincement de la grille de la prison, les claquements des kalachs, les quolibets du blâme, dans l’écho du vent. Toujours il se tient droit.

Il dit qu’il n’y a plus de secret. Il n’y a plus de recoins. La lumière des néons est la même, qu’on se trouve en Tunisie, en France ou en Chine.

Il n’y a plus de secret, alors il l’entretient. Il cherche, en l’autre, en lui-même. Il aiguise des couteaux d’acuité, pour percevoir l’ombre, pour étendre le ciel.

Et il joue et il danse. Quand il ferme les yeux, il est dans les champs.

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