Sur un danseur

De son enfance perdue dans les champs, il garde l’habitude du songe. Les collines du chemin de l’école, qu’il parcourait quand le matin s’étirait dans le ciel, habitent encore le paysage de ses pensées. Moments passés avec soi et avec le monde, à sentir le vent.

Quand la ruine venait, les flammes des bougies vacillaient dans la grande maison familiale perdue dans les champs. La télévision ne fonctionnait pas. Le ciel emplissait les fenêtres. Les ombres des oliviers hantaient son sommeil.

Quand la ruine s’en allait, les ampoules remplaçaient les bougies. L’horizon s’ouvrait aux rumeurs de la télévision, aux promesses de l’avenir. Le ciel semblait plus petit.

Aujourd’hui la ruine continue d’aller et venir, entre les dettes qui se creusent à la banque et les liasses de billets de la contrebande. Toujours il se tient droit.

Il n’est jamais complètement présent, sauf quand il est un autre. Quand il est un autre, il l’est intensément. C’est peut-être comme cela qu’il se perd, peut-être comme cela qu’il a trouvé des îles. Peut-être pour cela qu’il a brûlé les fils qui le reliaient à la terre, un soir de vin.

Depuis il trace son chemin dans un espace étrange où la faim et l’amour ne veulent plus dire la même chose. Il se trouve assailli de questions lancinantes : que montrer, pour quels yeux, pour quelles oreilles ? Et lui, jusqu’où est-il capable d’aller ?

Au café, quand il se mêle aux bavardages, il peut entendre le grincement de la grille de la prison, les claquements des kalachs, les quolibets du blâme, dans l’écho du vent. Toujours il se tient droit.

Il dit qu’il n’y a plus de secret. Il n’y a plus de recoins. La lumière des néons est la même, qu’on se trouve en Tunisie, en France ou en Chine.

Il n’y a plus de secret, alors il l’entretient. Il cherche, en l’autre, en lui-même. Il aiguise des couteaux d’acuité, pour percevoir l’ombre, pour étendre le ciel.

Et il joue et il danse. Quand il ferme les yeux, il est dans les champs.

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Rêve

La nuit. Tu rêves.

Des hommes se succèdent dans ton lit pour caresser ton corps en te dévoilant un peu d’eux-mêmes. A certains tu donnes un morceau de ton cœur. Tu le caches dans leur poche quand ils sont assoupis, sans rien leur dire.

Au matin les baisers qu’ils ont déposés sur ton corps s’enfuient dans les canalisations avec l’eau sale de la douche. Eux, ils jettent le sang séché des morceaux de ton cœur avec leurs paquets de clopes vides, leurs mouchoirs sales, leurs tickets de caisse inutiles, en vidant leurs poches.

Vient le soir et le rêve.

Les hommes de la nuit précédente se sont entendus ; ils reviennent ensemble, leurs yeux ne portent plus que la cendre de l’amour. Ils te crachent dessus et s’en vont sans un regard en arrière.

Au matin tu ne sais plus.

Ton corps est un champ de bataille qui ne t’appartient plus.

Terre inconnue.

Dans la rue, l’homme qui attend le bus, l’homme qui vent les sandwichs, l’homme qui fume sa cigarette, l’homme pense pouvoir faire glisser tes vêtements par la seule force de son regard, c’est pourquoi il l’appuie sur ton corps avec toute la lourdeur dont il est capable.

Tu suffoques, tu marches vite, tu cours.

Tu poursuis ta liberté sans jamais pouvoir l’atteindre.

C’est ton rocher, peut-être. Et toi tu es l’eau, tu glisses, tu t’écoules.

La nuit étend son voile. Et déploie le rêve. Tu cherches les morceaux de ton cœur dans les décharges. Tu cherches un visage-souvenir, et les mots que tu n’as pas su lui dire à temps.

Tout a disparu.

Et puis tu te réveilles.