La nuit tu mens

(après avoir écouté Bashung)

Tu fais des ronds avec la fumée
Ta cigarette brûlante
Attablé. Le soir, à la terrasse
D’un café révolutionnaire
Où le thé coûte trois dinars
Ou la nuit, dans un bar
Où se montrer
Tu ressors les histoires,
Tu ressuscites les martyrs
Tu souffles un peu sur la poussière des soulèvements
Selon l’humeur du jour, le parfum de l’époque, tu changes l’éclairage
Marchand d’histoires, héros de papier
Marchand d’espoir, pour des sociétés plus au Nord, moribondes
qui attendent d’être sauvées
par l’autre rive
(mais sans devoir pour autant
remettre en question leurs croyances)
La nuit tu mens
Tu le sais bien,
Que c’est ce qu’on attend

 

Depuis quatre ans, tu as vu défiler des filles,
Le petit monde de la coopération
Leurs boucles blondes qui tombent sur leurs bretelles
Leurs projets pour la transition
Tu les écoutes, ou tu fais semblant.
Alors la nuit tu mens
Leurs peaux se glissent sous les draps du révolutionnaire
De la dernière heure
Avant qu’elles partent
Leur passeport bordeaux à la main
En disant qu’elles vont revenir
(Mais sans se retourner pour autant)
La nuit tu mens
Tu ne saurais pas comment faire, autrement.

 

Quand moi aussi j’ai débarqué,
J’avais des mythes de printemps
comme un voile devant les yeux
Des effluves de jasmin, vite brûlées avec les ordures
Je t’ai parlé de pauvres
que j’avais pas rencontrés
Je t’ai parlé de faim
Mais j’ai toujours eu à manger
J’étais sérieuse, j’étais naïve,
Tu as flatté mon égo
Mon courage-d’après-la-bataille
Et je ne me suis pas fait prier
La nuit tu mens
La nuit je mens aussi
La nuit on fait semblant

 

Je t’ai pressé de questions
J’écoutais en silence
Je croquais les détails
Pour ensuite aux terrasses parisiennes
servir sur un plateau d’anecdotes
Les mêmes légendes, déformées, flottantes,
sous les ébahissements.
Ce grand récit écrit par les mains blanches
Là-bas sur ici
(et le jasmin des souvenirs de vacances)
Et finalement ma voix sur la tienne
Et la tienne assourdie
La nuit on ment
On répète les mots qu’on attend
Les mots blancs

 

Mais là t’es fatigué (moi aussi)
De faire semblant
Tu t’es tu
Tu as laissé le costume au placard
Tu t’es muré dans un silence
Qui es-tu ?
Même pour toi-même ?
Je commence à comprendre
comprendre que je ne comprends pas
Tous on se fait prendre au jeu pour un temps
Mais il faut que fanent les mots blancs.

Car restent toutes les couleurs
A écouter
A retranscrire
Nos profondeurs à sonder
sans se mentir
Nos bouches à embrasser
en silence
Nos danses
Il faut
Chercher encore
dans nos lisières
derrière les frontières
et les détruire