L’odeur de brûlé

Les ombres s’étalent dans la cuisine où l’après-midi à commencé à s’installer. Elle ouvre la porte du réfrigérateur, elle monte sur le tabouret pour récupérer des boîtes de conserve dans le placard du haut. Elle vérifie qu’elle a bien tous les ingrédients. Elle les dispose sur la table. Elle commence à couper les légumes, finement, comme ils les aiment. Elle fait mijoter ce qui doit mijoter, elle fouette ce qui doit être fouetté, elle laisse reposer la pâte, elle prépare la garniture. Et elle s’occupe du dessert, qu’elle garde à l’abri sous un linge propre.

Pendant ce temps, les ombres s’étalent, elles vont chatouiller la plante verte dans le coin, là-bas. Elle chantonne et puis elle allume le poste radio pour avoir un accompagnement. Ce sont des voix pleines, des cordes délicates et tristes. La lumière est douce, dorée comme un soir de vacances, les voix s’élèvent du poste radio. Et c’est comme si des fils de promesses étaient tendus à travers la pièce, et vibraient en cadence, pendant que les plats dans le four dorent, qu’ils dégagent des odeurs alléchantes, que les entrées sont disposées en ordre sur la table à manger.

La lumière décline et elle allume les lampes, qu’elle a choisies pour leurs teintes chaudes. Soudain la sonnette retentit. Elle court ouvrir aux invités. Et peut-être que ça aurait été différent si elle ne s’était pas pris les pieds dans le tapis, si l’air extérieur n’avait pas pénétré dans la pièce, si on n’avait pas senti l’odeur de brûlé venant de la cuisine… Quand les invités entrent, quand elle referme la porte derrière eux, quelque chose bascule, les fils se brisent, la lumière se durcit, la panique dans la cuisine. Et c’est foutu. La soirée est longue et poussive. La mayonnaise ne prend pas. Tout le monde peut sentir la tension, l’agacement qui flottent dans l’air. Même le vin ne suffit pas à les chasser. Les invités partent tôt et elle referme la porte derrière eux, un peu ivre. Elle va vomir dans les toilettes avant de se coucher.

Et le matin qui suit est à l’image du cendrier plein de mégots.

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Les icônes

Les icônes s’éteignent une à une, emportant avec elles leur solitude. Elles laissent derrière elles un tapage dans lequel on se blottit, la fadeur d’un hommage. Les icônes ont été des images. Elles ont parfois dû sacrifier leurs yeux. Elles les ont emportés avec leur solitude.

Les icônes ont incarné des rêves plus grands qu’elles, qui les ont dévorées. Elles ont été déformées par les mensonges qu’on a fait courir sur elles. Elles ont allumé des espoirs et des clameurs devenues orphelines.

Quand elles s’éteignent, on est finalement seul avec sa tristesse. Même s’il y a des cierges aux fenêtres, c’est comme rentrer chez soi seul dans la nuit. On ferme les yeux , les souvenirs comme des flammes.

On les rouvre et c’est le matin. La torpeur d’un été qui ne finit pas. On se sent glacé. mais le jour est nouveau. Le souffle des icônes, on le devine derrière le dos, ou même dans les poumons encrassés. Sur la place où mènent les ennuis, l’écorce des arbres est traversée par un trait de soleil. Le tintement des tasses de café. Les soucis que les passants se traînent.

On vit encore. Avec les ennuis. Avec le son soudain douloureux d’un violon. Mais avec un ami qui est venu. On l’aime. On est là, et l’icône n’est plus. On se dit qu’il faut avoir un peu de son souffle en soi. Lui redonner des yeux.

Rouille, horizon brouillé

Longer les machines endolories par la rouille et les interruptions de travail, éparpillées au milieu des affleurements rocheux. Les dernières lueurs du jour donnent de la profondeur à un paysage dur comme un caillou, des étendues de plaine aux buissons arides. Flammes tièdes d’un coucher de soleil. Douce fatigue. Amère.

La couleur rousse des roches flamboie encore, mais moins qu’avant. C’est elle qui avait poussé des planificateurs à construire une ville au milieu de nulle part et y faire venir des gens des quatre coins du désert, pour que les hommes y fassent tourner les machines et que les machines moulent les gravats pour en faire de la poussière. Aujourd’hui il n’y a plus beaucoup de gravats. Il y a eu beaucoup de poussière dispersée au vent.

Les machines, ce sont les muscles de son père, de son grand-père et du père de son grand-père, ce sont leurs muscles qui les ont fait tourner. Et les machines les ont laissés les os râpés, épuisés mais fiers, au seuil de la vieillesse, qu’ils n’ont pas habitée longtemps.

Lui il n’a jamais rêvé de cette vie-là. De toute façon ses muscles auraient été inutiles. Il longe des machines qui ne tournent plus depuis des années.

La peau, ici, on l’a dure par héritage, et elle durcit encore, et souvent elle se craquelle et c’est douloureux. La plaie est sans cesse ravivée par le soleil brûlant, par le sel de l’eau qui se fait rare au fond des nappes asséchées. Durant des décennies, les machines ont puisé et ont recraché l’eau, et ont broyé les gravats et les os.

Il longe les machine et il reste avec le rythme de ses pas, des battements de son cœur, avec son souffle un peu heurté, il fume trop. Il s’oublie dans la marche, il oublie le temps, il laisse ses pensées s’alanguir.

Il ne saurait pas vraiment dire quand les choses ont commencé à aller de travers. Quand ça a commencé à dévier, pour lui, pour ceux qui sont autour de lui.

Il y a une inertie, comme un jour d’été plombant de soleil, quand la sueur colle à tous les vêtements et le bitume bout sous les pieds. Mais il y a aussi une altération. Les nuages se font plus pesants au-dessus de la plaine. Ils s’accumulent sur les bords du paysage, une ceinture de brume qui voile l’horizon. Ça va de travers, impossible de le nier.

L’horizon, on ne le regarde même plus. Un jour, il ne sait plus quand, l’horizon a disparu. L’horizon est voilé, cercle de brume autour de lui. Et pourtant le soleil lui tombe dessus comme une masse durant le jour. Il le rend fou. Dieu merci il y a le soleil.

Il tente encore de jeter son regard par-delà la brume, il s’abîme les yeux et cette obsession ne lui vaut que des haussements d’épaules. Autour de lui on a accepté un paysage sans horizon, et il doit admettre qu’il n’a pas trop le choix lui non plus.

L’obscurité est en train de descendre sur la plaine et les affleurements rocheux. Les bruits de moteur, on les entend émerger, prendre possession de l’espace, puis se fondre dans le vent. Au fur et à mesure qu’il marche et que l’obscurité descend, ils se font rares.

Il respire l’air de la nuit qui tombe. Les lumières de la ville, vacillantes, ne sont plus très loin. Elles l’appellent, les promesses d’un retour.

Un jour on n’a plus sa place à l’endroit où l’on a grandi, il faut aller la chercher ailleurs, par-delà l’horizon voilé. Il faut buter contre son chemin, renvoyé de lieu en lieu.

Il est parti, mais il a retrouvé ailleurs l’horizon bouché. Tout le pays, toute la région. Il a plongé dans les embouteillages de la capitale, ils étaient si nombreux à affluer. Au début il ne mangeait qu’une fois par jour. Il cherchait des petits boulots par ci par là.

Maintenant il est de retour chez les siens, pour les fêtes.

Je le regarde pénétrer dans la ville de son enfance et saluer les gens, des poignées de main vigoureuses, des coups d’épaules, des claques dans le dos. Je le regarde, mais non, je l’imagine, simplement. Je le devine assailli par les souvenirs à chaque coin de rue, les années qui se rappellent à lui, l’humeur ployant sous la mémoire. Je l’imagine pousser la porte de sa maison, se faire aspirer par les bras de sa mère, sous le regard de son père qui le jauge.

Il enlève ses chaussures pleines de poussière orangée. Il s’agenouille dans le salon. Sa mère lui apporte les plats qu’elle a cuisinés. Il mange en silence, en lui souriant à demi. Son père est derrière lui. Il est content qu’il soit là, mais il ne le dit pas, il ne le dira jamais. Il y a plusieurs années qu’il s’est réfugié dans le silence.

Je l’imagine encore. Après le voyage il tombe de fatigue, il emporte un matelas sur le toit et s’y allonge. Le ciel est illuminé d’étoiles, qui l’avalent. A quel point ça lui avait manqué.

Au matin il trouve sa mère dans la cuisine. Les autres ne sont pas encore levés. Lui et sa mère, ils partagent une cigarette, en cachette. Il lui raconte les choses du quotidien, la capitale, les soucis. Elle aurait elle aussi des choses à lui dire mais elle ne le fait pas, elle l’écoute simplement, la chair de sa chair, qui rentre si rarement. Elle se souvient de lui quand il était enfant. Elle aurait aimé que ce temps ne finisse jamais, mais maintenant il a grandi. Rien pour le retenir ici. Il lui a échappé.

Il l’aide à couper les légumes. Elle chante. Les chants qui ont bercé son enfance. Il les fredonne dans sa barbe. A quel point ça lui avait manqué.

Et puis le soleil reprend sa hauteur et le jour se réveille pour de bon. Il se douche à l’eau froide. Ses cheveux sont encore mouillés quand il rejoint le café, à moitié vide. Les vieux amis attablés à la table du fond. Accolades et clameurs, claquements de mains. On se donne rapidement quelques nouvelles. On se rappelle les vieilles plaisanteries.

Et puis l’épuisement. On regarde les gens passer dans la rue. Comme hier. Comme demain.

Les jours s’ajoutent les uns aux autres. La maison, le café, la rue. Il retrouve la sensation familière du temps qui fuit. La nausée du temps qu’on n’arrive plus à agripper, qui s’écoule à travers le corps, comme si le corps n’avait aucune substance.

Seulement des corps fantômes dans cette ville condamnée.

A l’horizon le brouillard, toujours plus dense, à la verticale le soleil toujours plus enclume.

Il ne reste plus qu’à fuir, ou plonger dans l’ivresse, tourner en rond. Tourner assez vite pour qu’il n’y ait plus rien.

Il est ténu le fil qui nous tient debout

Il est ténu le fil qui nous tient debout
Ténu l’équilibre du soir
Rentrer chez soi
Le dos lourd d’une journée qui meurt encore
Une journée passée à ne rien faire
Ne rien faire de marquant
S’abîmer dans les tâches quotidiennes
Faire tourner la machine
A s’agiter dedans
Pendant que le temps fuit
Et que se multiplient
Les points de non-retour
Dehors des volées de nouvelles,
Toutes mauvaises, s’abattent
Nous font vaciller
Nous pantins désarticulés
Il est ténu le fil qui nous tient debout
Ténu l’équilibre du soir
Rentrer chez soi
Le dos lourd de ce qu’on a raté
Les gens qu’on a perdus
Qui se sont éloignés
Qu’on a laissé s’en aller
L’amour on n’est plus sûr qu’il ait pu exister
Et on a ravalé les mots
Ne pas gêner, ne pas compliquer les choses
On a dit d’accord, pars
Ne t’inquiète pas pour moi,
Vas-y, ça ne fait rien
Les noms on les a encore sur les lèvres
On les murmure dans la rue la marche somnambule
Comme accrochés à eux
Accrochés à leur absence
Les lèvres asséchées par le vent solitaire
Le cœur on le tient dans la main
Pour ne pas qu’il se brise
Mais il se vide douloureux
Il gonfle et il nous fait ployer
Il est ténu le fil qui nous tient debout
Ténu l’équilibre du soir
Rentrer chez soi
Le dos lourd de la culpabilité
D’être là simplement, de vivre là
Où aller où on ne prendrait pas
La place de quelqu’un d’autre ?
Les mots qu’on nous a dits
Les lèvres tremblantes et les poings serrés
Pars, qu’est-ce que tu attends
Rentre dans ton pays
Tu n’as rien à faire là
Tu nous alourdis
Les mots qu’on nous a dits
Restent là
Nous font douter
De la possibilité
De partager quoi que ce soit
Un poids une lumière
Avec quelqu’un d’autre que soi
Entre nous
La mer n’en finit pas de se creuser
De creuser en nous-mêmes
Un gouffre aveugle
Qui aspire les sens qui nous restaient
Il est ténu le fil qui nous tient
Debout

Un jour de solitude

Je voudrais un jour de solitude. Une ville déserte, rien que pour moi. Un soleil blanc. Des reflets sur les carrosseries des voitures immobiles. Un vent léger qui fasse danser les rideaux de ma chambre. Des rues vides, peuplées de chats seulement. Je voudrais un jour d’été, à faire fondre le bitume. Plombant de sueur. Aux gestes lents. Au goût de sel sur la peau.

Je voudrais un jour de solitude. Aux oiseaux fous piaillant dans les arbres de l’avenue. Des rues vides, peuplées du souvenir de toi. Peuplées de ton absence. Je voudrais, de ton absence, pouvoir renaître. Dans la sueur, renaître. Me détacher de mes vêtements. Et laver, sous l’eau, la sueur et le passé, et le souvenir de toi.

Je voudrais un jour d’été. Courir dans la ville, avec le souffle qui se cogne contre le cœur. Pleurer dans la ville. Des larmes de sueur. Des vêtements collés de sel. Pleurer ton absence. Et tous les mots que j’ai gardés pour moi. Vider les mots dans la rue. Les mêler aux piaillements des oiseaux. Vider l’eau de mon corps. M’endormir sur la chaleur du bitume. Et à la nuit tombée disparaître.

Il a perdu…

Dès les premiers moments où l’euphorie s’est dissipée telle une brume, pour laisser place à des trouées de clairvoyance lourdes comme des clous, il a entamé la liste de nos pertes. Je dis nos, mais je devrais dire de ses pertes. Il a perdu le nous aussi.

Il a perdu ceux qui sont partis derrière la mort et dont il ne se risquerait plus à dire qu’ils sont auprès de Dieu – il a perdu la foi en premier lieu.

Il a perdu ceux qui sont partis loin, qui reviennent parfois altérés, comme si, trop habitués à changer de peau, ils avaient perdu leur chair, ils n’étaient plus faits que des enveloppes dans lesquelles ils se glissent. Et le passé des souvenirs qu’ils invoquent pour se rapprocher a été perdu aussi.

Il a perdu ceux qui ont viré de bord, qui ont épousé les formes versatiles de ce qu’ils voulaient renverser, ce dont les contours se sont floutés, insidieux comme la lumière d’un néon, et il est presque certain d’être pareil à eux, mais tous ils se dispersent. Il a perdu ses repères.

La ville continue de pomper et déverser les flots qui la traversent, de s’étendre, de se dégorger dans les champs, dans les rêves, dans l’intime d’une conversation dite à voix basse, fragile comme un cœur qui bat. La ville. Un animal qui remue après avoir été égorgé. Un rire nerveux. La ville, il la regarde s’agiter sans souffle. Il a perdu la sensation de l’habiter.

Il a perdu le fil, il a perdu les fils qui le reliaient à d’autres moments, d’autres lieux, d’autres mains à serrer dans les siennes, il a perdu le souvenir de leurs lignes, il a perdu le déchiffrage de l’amour en germe, l’amour en fruit. Même les cendres de l’amour, le vent les a chassées.

Il a perdu les promesses. Elles se sont effacées. Ecrites trop tôt. Trop vite proclamées. Elles lui ont fondu dans les mains. L’avenir est délaissé, il erre dans une bulle inatteignable, il se cogne la tête contre les murs.

Il a perdu les mots pour dire la perte, sa voix s’est rouée, le langage est à terre en morceaux de sens, même le langage a été dérobé. Le visage s’est figé dans une grimace, masque impassible, sourires automatiques. Visage contre visage, les mots qui tournent, qui se cognent les uns aux autres sans s’écouter, qui se répètent, aveugles, sourds, muets.

Il a perdu tout cela et tant de choses encore, que je n’ai pas mentionnées.

Il lui resterait tant de choses à perdre encore et c’est pourquoi il continue à égrener les pertes, cette litanie sur les lèvres.

Ce faisant, il continue à vivre.

Toi, l’étranger

Le métro crisse, l’angoisse s’est levée dans ton ventre, elle te troue l’estomac. Les mecs te font signe, c’est cette station. Vous longez le quai, descendez les quelques marches, vous marchez, dans la rue. Toi, l’étranger, dans la nuit, mais qu’est-ce que tu fous là… Tu te chantes une petite musique dans la tête. La musique, tu la vois. Tu t’accroches à elle.

Pas de lumière ici, pas les moyens, pas la peine. Et vous tournez, juste après le tas de poubelles. L’angoisse a réveillé ton cœur, il s’agite. L’impasse pue la pisse. Tu vois le reflet du verre dans une lueur vague, incertaine. La bouteille est brisée. Il l’élève, son bras tendu vers le ciel, elle s’abat sur toi. Ton visage, tes mains. Tu hurles. Aussi fort que tu peux. A quoi tu penses ?

Les coups. La douleur, sourde, acérée. Le sol. Ton corps, à terre. L’angoisse, trou noir au fond de toi, qui déborde. Les coups s’abattent, le verre te déchire la peau. Tu protèges ton visage. Tes mains, les os qui brûlent. Le sang. Qui colle. Personne ne vient. Tu hurles, mais personne ne vient.

Ils te laissent là. Le corps épuisé, le râle au fond de ta gorge, les sanglots. Tout te fait mal. Tu aimerais ne plus avoir de corps. L’angoisse apaisée, au-delà. L’épuisement. Tes affaires. Ils ont pris l’argent, le téléphone, le petit papier où elle avait noté des mots. Tu rampes. Quel est ce pays, ce quartier ?

Ce sont les flics qui te trouvent, le corps ramassé sur lui-même, au coin d’une rue, les doigts pleins de sang et de poussière. Ils t’emmènent à l’hôpital. Ne parlent pas anglais. Il faut saisir tes rudiments d’arabe. Tu te concentres sur les mots mais les mots viennent de plus loin que la douleur. Heureusement qu’il y a des flics, tu te dis. Quand même… L’hôpital. Tu sombres dans la fatigue.

Elle t’a laissé venir jusqu’à ce quartier sans lumière. Elle a un peu hésité. Elle voulait pas que ça se passe comme la nuit d’avant. Tu voulais pas être trop lourd. Tu lui as dit que c’était mieux comme ça, en espérant qu’elle te contredirait, mais elle a juste hoché la tête. En silence.

Elle t’a laissé venir jusqu’ici pour te faire tabasser. Avec des scrupules mais elle t’a laissé, en riant, presque, en t’oubliant aussi sec, avec les talons qu’elle a tourné, sans se retourner, elle t’a laissé.

Elle t’a laissé attendre ce métro qui crisse, demander ton chemin maladroit, regarder défiler les rues jaunies par les lampadaires, sentir l’angoisse se lever et te trouer l’estomac, ruminer ton dépit, avec juste cette musique dans la tête à laquelle te tenir. Elle t’a imaginé marcher maladroit, les yeux vaguement moqueurs. Toi, l’étranger. Elle t’a oublié d’un haussement d’épaule, elle a tourné les talons.

Et elle t’a laissé prendre les coups, les lacérations de bouteille. Elle t’a laissé hurler, percer la nuit, attendre une aide qui n’est pas venue. Elle t’a laissé dans le froid, la tête comme une enclume, pleine d’aguilles de douleur, dans la pisse, le sang et la poussière. Elle t’a laissé remercier la police. Elle t’a laissé t’avachir sur le lit d’hôpital. Elle t’a laissé prendre le taxi au matin et monter tout raide dans l’avion.

Simplement pour ne pas sentir tes doigts sur elle, tes mots sur elle, sa honte sur elle de ne pas réussir à dormir à côté du désir éveillé de quelqu’un, sa honte de vouloir plaire. Sa honte de remplacer pour la nuit un homme qui n’est pas venu, qui l’a laissée aussi. Elle t’a laissé pour être seule. Avec son dépit à elle. Son angoisse à elle.

Et maintenant elle en est désolée.

Le blanc laiteux du ciel

Tu voulais boire le lait du ciel et lire toutes les nuances et connaître toutes les peines et les joies.

Tu voulais déchaîner ton cœur contre le mur le briser et chercher derrière tous les cols et les pics et au fond de la mer. Faire justice. Démasquer tous les faussaires. Brûler les prisons. Engendrer un nouveau langage. Faire exister ce qui est à peine perceptible, à peine dicible, pourtant là, toujours là.

Il y avait eu les vagues, et surtout la grande déferlante. Ce moment qui faisait vibrer vos chairs, qui s’est imprimé en toi, où vous croyiez à d’autres possibles. Mais en surplomb, des statues de fer ont retendu les fils, moins douloureux mais plus étroits.

Et maintenant tu es dans un coin, le corps ramassé sur lui-même et l’angoisse comme un trou dans ton ventre qui t’aspire les tripes. (Je t’en prie, ne les perds pas.) Même si tu es debout. Encore.

Il y a des jours, tu arrives à désamorcer tout ça. A te greffer. A faire partie du monde. A te remettre en marche. A retrouver les échos de l’union des rues et du feu. A y rester fidèle.

Mais après certains réveils, tout est épreuve. Même le vent. Les visages dans la foule, les rires. Les costumes repassés. Et tu ne te lèves pas.

La file des anciens amis qui se rangent ou s’exilent s’allonge toujours un peu plus, et ceux qui les remplacent ne les égalent pas. De nouveaux tapages. La déferlante est passée, sans doute pour longtemps. Restent les bouillonnements sourds, tranquilles, des réarrangements. Comme après une gueule de bois.

Ce poids dont tu n’arrives pas à te défaire. Depuis toujours. Depuis longtemps. (Ta mémoire te joue des tours.) Depuis qu’il s’est chargé de ce que tu as perdu, le blanc laiteux du ciel est trop lourd.

Tu avais effleuré le ciel, humecté tes lèvres de son lait. Avant qu’il ne s’effondre sur toi et te brise les os. Te remettre, dans la douceur des défaites, dans l’amertume de la douceur, dans le souvenir d’un corps perdu. Rien n’est jamais acquis. La mort est toujours là qui te tente. La mort ne veut toujours pas de toi.

Il y a des choses, personne ne peut les faire à notre place. Il n’y a personne entre soi et le vide.

Il y a des choses, personne ne peut les faire à notre place. (Mais on aimerait bien être ensemble à les faire.)

Stalingrad

C’est arrivé si vite. A peine le temps de percevoir les signes. Les premières explosions. Boomerangs. Les sirènes. Les remerciements. Quelques grognements à l’apparition des tenues de camouflage. L’indignation, oui, un peu, l’indignation quand même. Mais l’haleine trop courte, l’haleine occupée ailleurs, les œillères. Je ne sais pas.
Ensuite, les tenues de camouflage, on les a vus proliférer en silence. Les signes. La peur. La honte. Tout mélangé.

Les statistiques des services sociaux qui gonflent, puis les courbes qui vomissent les nombres vers des poches périphériques. Les nombres comme engloutis dans des trous noirs. Pendant que le centre se hérisse de grilles et de piques.

Mais il y a des nombres trop noirs, des trous qui mènent à des endroits qui existent.
Là-bas on a voulu gommer la jungle. La jungle a rejailli. Une tentative. Plus centrale. Stalingrad. Mais on a vidé Stalingrad. On a encerclé Stalingrad. Les barrières, les parpaings et les grilles. Les camions et les uniformes.

Je suis accrochée à toi. Nous marchons à travers Stalingrad. Je serre ta main un peu plus fort. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas. Nous marchons.

Les signes. Je me souviens, à l’époque. Nos sourires qui se figeaient soudain, nos yeux qui partaient dans le vague. Nous buvions jusqu’à vomir.

Nous aurions dû analyser les signes et réagir plus tôt

Peut-être, nous n’y croyions pas vraiment. Sans doute. La honte. La paralysie. Tout mélangé.
Je me souviens.
Je me souviens de ces temps où nous étions saisis parfois par de vagues inquiétudes, que nous chassions d’un rire ou d’un haussement d’épaules. Les signes, nous n’y croyions pas vraiment.
Mais c’est arrivé pourtant, et bien plus tôt que nous l’aurions cru. Revenir en arrière, impossible, le trou noir aspire et dégage et il n’y a pas de retour.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.

Je suis accrochée à toi et nous marchons. J’ai peur mais je ne le dis pas. Je serre ta main. Je te serre. Je ris et je t’embrasse. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

En un sens ça n’aurait rien changé. Peut-être. Je ne suis pas sûre de quand ça a commencé. A quel moment c’était déjà trop tard. Si c’est trop tard. Est-ce qu’il valait mieux ainsi profiter des dernières saveurs d’une insouciance dont nous ne savions pas encore à quelle vitesse elle serait périmée. L’est-elle. Est-ce que nous aurions pu réagir. Est-ce que nous pouvons réagir.

Est-ce qu’il est question de pouvoir. Ou juste il faut faire ce qu’on fait. Et vivre. Sans calculer. L’angoisse. La honte. Les signes. La beauté. Tout mélangé.

Nous marchons. Je te serre un peu plus fort. Je sais que tu vas t’en aller. Non c’est moi qui vais m’en aller. Non. Nous allons. Ils nous en alleront. Stalingrad. J’ai envie de pleurer mais je ne le dis pas.

Les signes. Je me souviens. Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.
Nous buvions jusqu’à vomir.
Ceux qui paniquaient alors, nous pensions qu’ils étaient fous.

Ce moment où l’on bute contre soi

C’est être assis à côté de quelqu’un qu’on aime, ou plutôt qu’on pourrait aimer

Et ne pas pouvoir tourner la tête, ne même pas en avoir envie, ou en avoir envie mais avoir le cou paralysé par l’angoisse

Être là, comme dans la nostalgie de ce qui est présent, son corps à lui à côté de son corps à soi

Ça se sent, ces choses-là, quand on reconnaît quelqu’un qu’on ne connaît pas

A la façon qu’il a d’enfiler les mots, de baisser les yeux, de bouger ses mains

A la façon qu’il a de remuer quelque chose, au fond de soi, de réveiller les failles bien profondes au fond de soi

Le désir nait des failles, il les révèle et en fait sortir d’autres existences dont il faut se saisir

Mais il y a ce moment où l’on bute contre soi

Quand on est surpris de tout le magma enfoui qui se réveille

Mais qui ne sait pas comment s’extirper de soi

Et la petite vie réglée sur les heures déraille un peu

On se sent fatigué et las, on se sent impuissant parce qu’on n’arrive même pas à tourner la tête, à ouvrir la bouche, et à faire sortir ce qui doit sortir

On n’arrive même pas à capter le regard de celui qui est à côté de soi pour qu’on sache si on l’aime ou pas

On est comme prisonnier de soi

Avec son désir plus grand que soi

Et on sait qu’il faut qu’on s’y accroche mais on a le vertige

Et alors on se dit qu’il faudrait peut-être laisser faire les corps

Les laisser reconnaître si le rythme est le bon, si l’odeur est familière, étrange, si le souffle est comme le vent qui nous traverse

Les laisser parler leur langage avant de s’envelopper de la nuit et des rêves

Mais au matin il y aurait le couperet

Le premier regard évité, les pas qui se dirigeraient vers la porte et l’au revoir qui sonnerait comme un doute

Et l’attente. Et plus rien.

Seulement sa béance, le corps en négatif à côté de soi, avant qu’on le gomme, qu’on le griffe de la mémoire

Et alors, ce à quoi on renoncerait, ce serait un peu à soi

Aux parties de soi qui ont jailli des failles

qui se rendormiraient mais qui grinceraient le long des heures, qui frotteraient, et peu à peu elles aspireraient au fond d’elles les désirs

Et puis tout serait figé